«Sois un homme...»

Clint Eastwood dans Pale Rider: un symbole de virilité<br />
Photo: - Archives Le Devoir Clint Eastwood dans Pale Rider: un symbole de virilité

On leur doit une monumentale Histoire du corps (Seuil, trois volumes, 2005-2006), les voici de retour avec une Histoire de la virilité, aussi imposante et passionnante que la précédente. Comme pour le corps, l'objet se constitue ici d'abord des représentations, mais pas seulement. Car qu'est-ce que la virilité? Posée à une époque où on pourrait la croire en crise, cette question est à la fois morale et anthropologique.

Quand on passe en revue les chapitres de l'entreprise menée par ces trois historiens, Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, remontant de l'Antiquité gréco-romaine aux Lumières, pour traverser ensuite le XIXe siècle industriel et aborder le monde contemporain, on cons-tate d'abord la difficulté de séparer la compréhension des idéaux de l'analyse des conditions de vie. Ce projet n'est pas celui d'une histoire «des hom-mes», mais une enquête, à la fois généalogique et philosophique, sur la construction historique de l'image de l'homme idéal.

Tout se noue en effet dans cette idéalité, qui conjugue la puissance sexuelle, le pouvoir familial, l'autorité guerrière et tant d'autres attributs déclinés au cours des âges. Le vocabulaire est latin et fixe pour une bonne part cette idéalité dans un concept où la virtus du vir s'impose à toute forme d'excellence, mais l'origine est grecque.

Que la pensée grecque ait nommé du nom même de cet homme générique (anêr) la vertu du courage (andreia) et que les Romains en aient généralisé l'usage pour décrire leurs grands hommes n'a rien pour étonner: la virilité gréco-romaine est d'abord guerrière et elle consiste à ne pas craindre la mort.

Bien que l'homosexualité, comme à toutes les époques, vienne brouiller une image trop simple, elle s'impose d'emblée comme vertu morale.

Mépris de la lâcheté

Une histoire des représentations ne saurait certes inclure celle de tous les idéaux moraux formulés par les philosophes, et cette histoire de la virilité se nourrit principalement des images et de la littérature. Georges Vigarello le note avec finesse dans l'introduction du premier volume: la virilité qui est, au point de départ, «vaillance» désigne l'homme qui «vaut» quelque chose.

Inutile de relire Platon pour comprendre que le modèle de Sparte féconde toute cette histoire des valeurs viriles avec son mépris de la mollesse et de la lâcheté: bien sûr, ce modèle va évoluer, mais il ne perdra jamais cette recherche d'une certitude tranquille, où le chevalier médiéval se reconnaît autant dans le paterfamilias romain que l'industriel capitaliste se reconnaît en lui.

Écrire une histoire de la virilité, c'est donc proposer un ensemble de miroirs où viennent se projeter tous les repères et toutes les normes élaborés pour soutenir un idéal d'abord moral, celui d'un contrôle de soi fondé sur une discipline sans faille. Depuis l'origine cependant, cette construction morale se trouve assaillie par l'anxiété de l'impuissance, par l'inquiétude d'une identité toujours menacée de s'effondrer. La lecture du troisième volume montre ici à quelle distance le monde contemporain se situe des sources grecques: la «fabrique de la virilité» se déplace des lieux traditionnels de la famille et de la palestre et se diffuse dans toute la culture populaire. Virilités sportives et virilités criminelles apparaissent, par exemple dans le fascisme, comme des efforts désespérés pour refonder le modèle archaïque disparu, et mettent à nu le trouble sexuel qui commande cette «fabrique».

L'injonction à «être viril» qui imprègne toutes les sociétés par la prescription d'attitudes et de codes précis rencontre néanmoins à chaque époque des résistances, qu'il s'agisse des masculinités postmodernes influencées par le transgenre, qu'il s'agisse encore de l'héroïsation de contrefigures artistiques: à la virilité du duel ou du dominateur colonial viennent s'opposer les pacifistes, toujours soupçonnés de féminité, mais aussi les défenseurs des opprimés, eux aussi méprisés par les propriétaires.

La matière semble inépuisable, et les historiens qui nous offrent ces riches enquêtes le savent mieux que quiconque: construire de nouveaux objets en histoire, c'est aller à la rencontre de territoires insoupçonnés. La psychanalyse, on ne s'en surprendra pas, nous attend à chaque détour, car cette virilité n'est jamais seule. Les obsessions viriles ne sont-elles que cela? Jean-Jacques Courtine con-sacre à ces questions des pages lumineuses, qui proposent un pont avec l'histoire du corps qui ouvrait le chemin à ces recherches: c'est toujours sur le corps, par le corps, que la virilité s'institue et, si les vertus morales sont dites «viriles», c'est qu'on peut les percevoir dans l'exercice d'une force, d'une puissance. Illustrés d'une iconographie intéressante, ces trois volumes forment un ensemble incomparable dans la «nouvelle» histoire des représentations. De l'empereur Hadrien à Clint Eastwood, le chemin est long, mais on le comprend au bout du compte, il conduit jusqu'à nous.

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Collaborateur du Devoir

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Histoire de la virilité

Vol. I. L'invention de la virilité. De l'Antiquité aux Lumières
vol. 2. Le triomphe de la virilité. Le XIXe siècle
vol. 3. La virilité en crise? XXe-XXIe siècle
Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (sous la dir. de)
Le Seuil, coll. «L'univers historique»
Paris, 2011, respectivement 578, 493 et 566 pages