Philip Kerr-Bernie Gunther, même combat!

Philip Kerr<br />
Photo: Source: Agence Opal-Du masque Philip Kerr

Berlin 1934: il y a plus d'un an que le président Hindenburg a cédé devant Adolf Hitler, devenu «démocratiquement» — le parti national-socialiste remporte 43,9 % des suffrages en janvier 1933 — chancelier du Reich. Les tractations politiques sont chose du passé: les nazis tiennent fermement le pouvoir, les deux mains sur le volant.

«Berlin est une ville qui m'a toujours fasciné, tout comme cette période de l'histoire absolument terrible», raconte le romancier Philip Kerr, joint chez lui, en Angleterre, à l'occasion de la publication en français du sixième livre du cycle Bernie Gunther: Hôtel Adlon, aux éditions du Masque. Avec Gunther, nous entrons ici dans l'hôtel le plus chic de la ville au moment où, partout, le régime s'infiltre chaque jour un peu plus dans le moindre recoin de la vie de tous les jours.

«Berlin noir»


«Les Britanniques ont presque créé le genre "Berlin noir"», poursuit l'écrivain au téléphone. Précisons que c'est même le titre original anglais de la Trilogie berlinoise de Kerr. «Ils aiment raconter des histoires plantées au coeur de cette ville marquée, que ce soit avant, pendant ou même après l'arrivée au pouvoir des nazis. Je ne suis donc pas le seul et il y a des tas de précédents célèbres, comme Cabaret ou The Spy Who Came in From the Cold de John le Carré, sans parler de plusieurs autres... Cela s'explique peut-être par une sorte de fascination, un peu morbide, pour cette folie qui s'est soudain emparée de l'Allemagne et qui est incompréhensible. D'une façon ou d'une autre, nous sommes tous fascinés devant l'horreur et la barbarie. Un peu comme nous le sommes devant un cas de possession...»

Philip Kerr connaît fort bien l'Allemagne et la culture germanique. Il parle la langue et raconte qu'après ses études de droit, il s'est offert «le bonheur d'un postdoc sur la philosophie allemande, la grande période romantique et le pangermanisme». Kerr est un passionné du petit détail historique qui frappe; c'est aussi un littéraire d'une grande culture, tous ceux qui ont lu ses livres le savent déjà.

«Il m'arrive parfois de voyager pour m'imprégner des lieux dans lesquels Bernie évolue, mais je travaille d'abord à la maison! J'aime bien ma petite vie rangée bien ordonnée ["fairly dull life"]; j'ai travaillé dans des bureaux pendant une dizaine d'années avant de me mettre à écrire tous les jours et je ne changerais ma vie pour rien au monde.» Philip Kerr est père de trois enfants et marié à la romancière Jane Thynne, qu'il a rencontrée alors qu'il travaillait pour la télévision britannique.

Le romancier explique qu'il n'a pas d'équipe de recherchistes et que, lorsqu'il se penche sur une époque précise, comme ici le Berlin de 1934 au moment où l'on promulgue des lois anti-juives de plus en plus sévères et de plus en plus ridicules, il lit tout ce qu'il peut trouver. «Un peu comme un avocat qui documente sa cause en fouillant tout autant ses dossiers que les petits alinéas de la loi et de la jurisprudence... J'épluche, je dévore tout ce que je trouve, friand des petits détails de la vie nocturne comme des faits divers soulignant la bêtise brutale et quotidienne des nazis. Ce qui me permet de dire aussi que tous les Allemands n'étaient pas d'accord avec cette folie furieuse et que Bernie Gunther n'était pas le seul de son camp.»

Alter ego

Bernie est toutefois un personnage assez spécial, avouons-le: certains commentateurs ont dit de lui que c'était en fait l'alter ego de Philip Kerr... qui l'a pourtant laissé en plan pendant une bonne quinzaine d'années après la fameuse Trilogie berlinoise. «J'avais le goût d'écrire autre chose et c'est ce que j'ai fait jusqu'à ce que j'y revienne beaucoup plus tard avec La mort, entre autres, paru en anglais en 2006. Je me trouve chanceux que Bernie m'ait attendu tout ce temps... Surtout que je me sens maintenant plus prêt, plus mûr devant la complexité du personnage.»

Cynique, libre penseur, «fendant» comme ce n'est pas toléré dans une Allemagne en voie de nazification totale, Bernie Gunther a un sens de l'humour et de la métaphore assez étonnant: il donne une voix, forte, à tous ceux qui n'approuvaient pas ce qui se passait. Depuis la Trilogie, on sait que l'ex-brillant commissaire à la Criminelle a quitté la police de Berlin au moment où les nazis déclenchaient, dès leur arrivée, ce que Kerr décrit comme «une opération d'épuration et de noyautage de la police de Berlin, qui avait à l'époque une réputation tout aussi solide que celle de Scotland Yard».

Philip Kerr a pris l'habitude de nous raconter les aventures de Gunther par bribes, en s'amusant à faire sauter les repères chronologiques habituels: ce sera encore le cas ici. On a rencontré Gunther à Berlin, puis on l'a vu s'installer à Munich et ensuite à Vienne; on l'a même suivi jusqu'en Argentine au temps des Perón, sur les traces de Mengele et de tous les autres... «Je ne voulais pas me peinturer dans un coin, explique Kerr: après le troisième tome de la Trilogie, il est rapidement devenu important de sortir Bernie de Berlin, quitte à y revenir par le souvenir.» Il aura réussi à maintenir le suspens jusqu'ici en nous faisant passer d'une période à l'autre sans prévenir. Le romancier ajoute qu'il vient tout juste de terminer une nouvelle aventure de Gunther du temps qu'il était chez les SS, qu'il travaille déjà sur une autre située cette fois à Prague, du temps de la guerre froide, et qu'il y aura probablement un neuvième livre pour clore définitivement le cycle, quelque part en 2013...

Pourtant, ici, en 1934, Bernie travaille en face de ses anciens bureaux de la Crim comme responsable de la sécurité à l'Adlon, le plus célèbre hôtel de la ville. Et il va tomber, presque par hasard en découvrant un cadavre dans la chambre 210, sur une affaire de corruption absolument colossale. Une affaire impliquant les amis du régime nazi et la mafia américaine. On rencontrera aussi une séduisante romancière — dont Bernie va évidemment tomber amoureux — militant pour le boycottage des Jeux de Berlin après le passage de l'envoyé spécial du CIO, le sinistre et très corrompu Avery Brundage. Le tout sur fond de magouille, de chantage et de chantier olympique à construire en deux ans...

Évidemment que l'on ne vous racontera pas la suite... sinon pour vous dire que, brusquement, au détour d'une page étalant l'ampleur du scandale, l'histoire prendra un tout autre sens alors que l'on se retrouvera avec Bernie Gunther, 20 ans plus tard... à La Havane, en plein règne de Fulgencio Batista! À suivre, comme on dit...