Le bibliothécaire du Canada invite les citoyens à s'investir dans la révolution numérique

Écrire au lieu de subir. En faisant «s'effondrer le système de l'écrit», en refaçonnant les interactions sociales, en modifiant notre rapport à la mémoire, au temps, au pouvoir ou à la censure, la révolution numérique en marche est en train de remettre profondément en question le cadre démocratique de nos sociétés, estime le bibliothécaire et archiviste du Canada, Daniel J. Caron. Et au lieu d'y résister, comme on le fait trop souvent en ce moment, le temps est désormais venu de trouver sa place dans les mutations en cours, dit-il, pour éviter qu'elles nous emportent.

«Il faut apprendre à vivre avec le nouvel environnement qui s'offre à nous plutôt qu'y résister», a indiqué hier l'homme à l'occasion d'une conférence donnée à Montréal autour de son dernier bouquin Web HT.0. Pour une société informée: la pertinence numérique et ses défis pour les sociétés démocratiques du XXIe siècle (Hermann). «Le numérique est en train de changer nos façons de faire. Silencieusement, il remet en question ce que nous sommes habitués à voir. Il entraîne l'effritement des capacités démocratiques de nos institutions. Il déplace les lieux de pouvoir. De plus en plus, il nous affecte, mais nous pouvons aussi l'affecter pour en tirer désormais profit, à condition de faire preuve d'innovation.»

Pas alarmiste, loin d'être inquiet, Daniel J. Caron se veut plutôt lucide par rapport à son présent en mouvement et surtout par rapport aux questionnements qu'il force et que désormais il serait préférable de ne pas esquiver. «On assiste à l'effondrement du système de l'écrit sur lequel reposaient nos institutions démocratiques, dit-il. Sous l'effet de la technologie, notre système de consignation a été transformé. Le texte institutionnel, le livre ne sont plus les principaux passeurs de sens et de contenu. Tout un monde est en train de se récréer.» Et ses balises se déplacent en laissant parfois perplexes.

Revoir les conventions de l'écrit

Le bibliothécaire et archiviste en veut d'ailleurs pour preuve les tensions actuelles autour du droit d'auteur au temps de 2.0 qui témoignent, selon lui, d'une difficulté à comprendre le sens du numérique. «Aujourd'hui, on cherche à numériser les droits des auteurs en transposant un concept existant ailleurs dans une nouvelle réalité, dit-il. C'est peut-être là le problème. Il faut désormais imaginer d'autres formes de rétribution des créateurs qui vont nous amener ailleurs. Le numérique a un aspect plus vivant, plus dynamique qui ne convient peut-être plus à nos vieux réflexes analogues.»

Dans un cadre où désormais l'accès aux outils de communication est démocratisé, où la masse d'information produite chaque jour dépasse notre capacité à l'assimiler, où la censure ou le contrôle éditorial est désormais contourné par l'autodiffusion, où les internautes sont en train de faire naître un monde d'autosurveillance — «big sister», comme il l'appelle en opposition à «big brother» —, où la valeur d'un texte, d'un document, n'est plus seulement liée à son support où à l'institution qui lui a donné forme, «il est désormais temps de revoir les conventions de l'écrit, de se reposer les questions de base qui ont présidé à la formation de nos systèmes démocratiques, à la lumière du numérique, plutôt que d'essayer de faire migrer un monde dans l'autre. C'est notre fonctionnement démocratique qui est en jeu».

Ailleurs, et sans surprise, c'est aussi le concept de mémoire collective que le numérique vient désormais bouleverser, en multipliant certes les sources de production des contenus qui documentent le présent, mais également en forçant les institutions de gardiennage de cette mémoire à faire des choix, selon des critères que nous n'avons pas encore établis.

Et ces tâtonnements du présent devraient d'ailleurs avoir des conséquences pour l'avenir, «dans 100 ans, dit-il, où paradoxalement, notre époque qui produit beaucoup d'information sera très mal documentée», prouvant du coup par ce vide ce que le bibliothécaire et archiviste du Canada cherche à enrayer aujourd'hui: «Nous sommes confrontés à des innovations techniques, mais nous avons de la difficulté encore à innover socialement.»

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