David Mitchell - Écrivain japonais

Photo: Murdo Macleod

Les mille automnes de Jacob de Zoet est une intelligente saga subtilement amoureuse, définitivement historique. À la toute fin du XVIIe siècle, au comptoir commercial de Dejima, au Japon, des Néerlandais plus loin que le bout de leur monde tiennent comme ils peuvent, à force de diplomatie et de magouilles, les portes de l'Orient ouvertes à l'exportation, étrangers dans un pays qui ne veut rien savoir des étrangers, loin de tout ce qu'ils connaissent. Les mille automnes est un suspense historique zen, une méditation sur 700 pages qui n'exclut pas les rebondissements.

«J'ai découvert Dejima accidentellement, alors que je cherchais un endroit où manger à Nagasaki, se rappelle, au bout du fil, l'auteur anglais David Mitchell. Je ne savais pas lire le nom des rues, je me suis trompé à un stop et suis tombé sur ce musée sur l'ancien site du comptoir commercial. Je n'avais pas publié alors, je n'avais même pas terminé mon premier manuscrit, mais j'ai senti qu'un bon sujet de roman flottait là: la rencontre Est-Ouest, les règles auxquelles devaient se plier les Néerlandais dans cette micro-société, au sein de cette Dejima qu'ils ne pouvaient quitter, en contact seulement avec les traducteurs, les marchands, les prostituées... J'ai conservé l'idée.»

Les mille automnes de Jacob de Zoet débute par les yeux du clerc de Zoet, tout juste arrivé au Japon en quête d'un brin de fortune. Y vit la colorée peuplade de Djemila, du cuisinier aux esclaves, du savant docteur Marinus aux concubines, en passant par la sage-femme Orito qui fera battre le coeur de Jacob d'impossibles sentiments. L'intrigue, beaucoup plus complexe, se démultiplie, car David Mitchell aime les oeuvres chorales, la surenchère narrative, l'intrigue par-dessus l'intrigue par-dessus l'intrigue. Depuis son premier livre, Écrits fantômes (Points), il additionne chaque fois les temps, les lieux, les personnages. Dans Les mille automnes se trouve aussi une histoire de secte, de frictions culturelles, l'arrivée des Anglais qui veulent prendre Djemila, et beaucoup de temps qui passe.

Écrire l'histoire


L'auteur joue de plus ici le roman historique. «Vous ne pouvez pas changer les événements marquants de la grande histoire, les dates, sinon vous écrirez une "sci-fi" relativement historique. Mais vous devez changer et inventer la petite histoire. Et tous les faits de la "moyenne histoire", vous pouvez les courber et les transformer. Les petites anecdotes historiques individuelles font de l'extraordinaire fiction, mais leur enchaînement, leur mise en séquence, est pénible, parce que l'histoire bouge trop lentement. J'ai dû l'accélérer pour que le roman trouve sa vélocité. C'était un livre difficile à écrire. Le plus difficile que j'ai eu à faire.»

Au téléphone, l'auteur est d'un charme absolu, redoublé par un léger bégaiement humain trop humain, qui le surprend parfois au détour de la conversation. Il pondère les questions, silencieux, avant de se lancer, avec une élégance de phrase et de pensée et une générosité rares. En une douzaine d'années et cinq romans, David Mitchell est devenu un des auteurs britanniques bien en vue. Qu'est-ce qui a le plus changé dans son écriture? «Avec le temps, vous réalisez que l'humain est un petit fagot de thèmes et d'archétypes. Nous sommes, chacun, une collection de thèmes, pas très vaste. En vieillissant, après quatre ou cinq livres, vous les reconnaissez, ces thèmes, de plus en plus. Ah. Tiens. Encore. Le manque de communication. Le pouvoir. La victimisation. Une certaine nature de prédateur. Je travaille très fort pour importer de nouveaux thèmes, pour élargir la carte de mes obsessions d'auteur, afin de ne pas réécrire encore et encore le même livre, de ne pas céder à cette mort littéraire.» Mitchell poursuit, d'un souffle. «Si vous êtes chanceux et que vous passez au deuxième volet de votre carrière, la pratique très spontanée disparaît. Vous pouvez espérer la remplacer par la technique. Je suis beaucoup plus conscient de ce que je fais qu'il y a une quinzaine d'années.»

La partition du roman choral

À travers la traduction signée Manuel Berri, le soin accordé au son et au rythme se sent encore. Mitchell s'amuse aussi à rompre ses dialogues, à étirer le temps. «Vous n'éliminez jamais les dialogues, ne serait-ce que parce que les guillemets réveillent l'oeil. Je voulais un livre lourd en dialogues, mais il faut encore les casser si vous ne voulez pas avoir l'impression d'être prisonnier d'un dîner mondain, dans une de ces ambiances que Woody Allen excelle à faire au cinéma, quand trois personnes vous parlent en même temps. Ce sont des scènes très belles qui en fiction ne peuvent durer. Il fallait donc que je les casse. Qu'est-ce qui se passe autour, alors? Comment filtre la lumière, quelles sont les odeurs, quel animal passe à l'arrière-plan, y a-t-il des pensées, des sensations qui font contrepoint à ce qui est dit? Cette façon de faire réveille le récit et le structure. Et il y a aussi ces moments de prose style haïku, qui ne sont pas inappropriés dans un livre sur le Japon.»

David Mitchell aime cette idée de suspense zen pour Les mille automnes, rigole en l'entendant, de plaisir et de gêne. «Je vois la phrase écrite semblable à la phrase musicale. Les lettres sont des notes, les mots des mesures, les phrases des fragments mélodiques. C'est pourquoi on doit choisir entre maybe et perhaps si la signification est la même, parce que la façon dont le son dévie est différente. Je crois savoir comment les mots sonnent pour les yeux. Le rythme d'une phrase, sa personnalité, la façon dont on utilise les 500 mots du vocabulaire usuel ou ceux qui sont en dehors, tout ça va changer la saveur musicale. Nous ne lisons pas les mots, adultes, à moins d'avoir un problème de dyslexie. Nous lisons leurs formes.»

On croirait entendre un poète. «Le roman m'est trop addictif. J'aime sa mécanique, sa pagaille, son désordre, l'ingénierie qu'il demande, la lourdeur — j'aime faire de gros livres, pesants et lourds, avec beaucoup de pages. Look, it's mine, all mine», dit-il en prenant soudain la voix du Gollum version filmée. «Les poètes travaillent avec l'air, le silence et l'espace. Ils sont comme des botanistes, des jardiniers: vous pouvez faire pousser un poème, vous n'avez pas tant à le construire. Alors que le roman, vraiment, tient du Lego, avec ses blocs, ses schèmes, son architecture. J'en suis dépendant.»

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L'éditeur Antoine Tanguay explique pourquoi il a choisi de faire des Mille automnes une édition de luxe.

Couverture de faux tissu marine, signet cousu, double estampage métallique bleu et cuivré, tranche faite de papier non ébarbé qui rappelle les vieux livres d'in-quarto dont on devait couper les pages à la main: l'éditeur Alto a joué une facture qui en met plein la vue, financièrement risquée.

Pourquoi?

Je voulais marquer le coup de l'arrivée de David Mitchell à mon catalogue et je sais qu'il faut un petit plus pour faire découvrir un auteur anglophone au Québec. Le roman méritait un écrin à sa hauteur. C'est aussi l'occasion pour moi de permettre au lecteur, à celui qui réagit vite et achète en premier, de profiter de cette édition limitée à 5000 exemplaires.

La facture a un côté désuet, style greatest hits du Reader's Digest...

C'est vraiment old school, totalement 1960. Je rends hommage aux vieux livres de la Folio Society. Je ne voulais absolument pas jouer le faux vieux livre du XVIIe siècle.

Les éditions françaises de l'Olivier distribuent déjà ici les livres de David Mitchell. Pourquoi une édition québécoise?

Il y a des choses que tu ne peux pas faire quand tu es de l'autre côté de l'Atlantique. La promotion locale, par exemple. Et le prix change. À L'Olivier, avec l'importation, le bouquin se détaille à plus de 40 $. L'automne dernier, ils ont tiré 20 000 copies des Mille automnes. J'en fais le quart, c'est énorme. C'est intéressant de dire qu'on peut se faire un marché, ici, avec le peu de population qu'on a.

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David Mitchell

— Né en Angleterre en 1969, David Mitchell habite un an en Sicile et huit ans au Japon, à Hiroshima, avant de s'attacher à l'Irlande. Le Japon ou l'Asie reviennent très souvent dans ses textes.

— Son premier roman, Écrits fantômes, publié d'abord en 1999, se déploie de Hong Kong à Saint-Pétersbourg, de Londres à Oulan-Bator en Mongolie, à travers les yeux d'une dizaine de personnages, pas tous humains.

— Cartographie des nuages (2004, L'Olivier), son troisième roman, s'apprête à traverser le grand écran. Le film, réalisé par le Tom Tykwer de Cours, Lola, cours! et les Wachowski de La matrice, s'appuie sur une distribution toute hollywoodienne. Tom Hanks, Halle Berry, Hugh Grant et Susan Sarandon sont de l'adaptation. Sortie prévue en octobre.

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Au bord du bassin

Tandis qu'Orito s'agenouille sur la dalle de pierre placée au bord du bassin afin d'y plonger la louche dans l'eau glacée, l'inclinaison de la lumière produit alors, l'espace d'un instant, un miroir aussi parfait qu'une glace néerlandaise. Orito n'a pas regardé son visage depuis sa fugue de la maison de Nagasaki. Ce qu'elle contemple la choque: cette tête reflétée sur la peau d'argent du bassin est bien la sienne, mais elle a trois ou quatre ans de plus. Qu'est-il arrivé à mes yeux? Ils sont ternes et enfoncés dans leurs orbites. [...] Elle regarde dans l'eau et y reconnaît les yeux d'une prostituée qu'elle avait soignée à Nagasaki, dans un bordel détenu par deux frères à moitié chinois. La fille avait la syphilis, la scrofule, une fièvre pulmonaire et seuls les Neuf Sages savent quoi d'autre encore, mais ce qui l'avait détruite était sa sujétion à l'opium.

Les mille automnes de Jacob de Zoet de David Mitchell. Éditions Alto
1 commentaire
  • François Desjardins - Inscrit 28 janvier 2012 06 h 56

    Très intéressant!

    Ce résumé donne bien l'intention de lire!