Raconter la médecine de famille

Sous le pseudonyme de Martin Winckler, Marc Zaffran signe aussi des romans.<br />
Photo: Bamberger Sous le pseudonyme de Martin Winckler, Marc Zaffran signe aussi des romans.

Médecin français, Marc Zaffran est, depuis quelques années, chercheur invité au Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal. Le magazine Protégez-vous publie souvent ses chroniques sur des enjeux médicaux. Sous le pseudonyme de Martin Winckler, Zaffran signe aussi des romans, dont le célèbre La maladie de Sachs. Dans Profession médecin de famille, il a donc choisi, pour présenter son univers, la forme du récit autobiographique, parce qu'il est, écrit-il, «intimement persuadé que la narration est l'outil humain le plus polyvalent et le plus "naturel" pour communiquer du savoir, des émotions, des réflexions et des valeurs». Très incarné, son récit, en effet, est instructif et convaincant.

Fils de médecin, Zaffran baigne dans cet univers depuis l'enfance. Lors de ses études en France, il découvre que la médecine générale est méprisée par les enseignants, qui ne jurent que par la filière hospitalo-universitaire. Fort de l'expérience paternelle, il sait pourtant, lui, que «la médecine de famille est un domaine intellectuel immense, passionnant, encore largement inexploré». Il s'accroche donc et devient médecin en 1982. Son apprentissage, explique-t-il, ne fait que commencer.

Sur le terrain, Zaffran découvre que la pratique n'est pas la théorie. Très peu de patients, constate-t-il, se plaignent de maladies telles que décrites dans les livres. «Au contraire, continue Zaffran, ils invoquent des symptômes étranges, insaisissables, à travers un flot de paroles ou, à l'inverse, un discours monosyllabique désarmant.» Ils ont souvent moins besoin de diagnostics et de médicaments que d'écoute, même si l'influence de l'industrie pharmaceutique sur la pratique médicale tend à le faire oublier.

Zaffran, comme tout médecin, est d'abord imbu de sa science. Son savoir, croit-il, lui permettra de dire à ses patients ce qu'ils doivent faire. Évidemment, ça ne fonctionne pas comme ça. Sa pratique attentive et sa participation à des groupes Balint (du nom d'un psychiatre qui a conçu des formations d'échanges entre professionnels de la santé) le mènent vers une approche à la fois plus modeste et plus efficace. «Le soignant, peu à peu, apprend à ne plus porter de jugements sur les patients, leurs sentiments, leurs actes, leurs confidences, leurs mensonges ou leurs omissions, explique Zaffran. Car le succès de la relation de soins ne réside pas dans les appréciations et décisions du médecin, mais dans les choix éclairés que le patient opère pour lui-même.»

Partisan du travail en équipe, seule façon pour les soignants de ne pas s'isoler ni s'user, d'une médecine axée sur l'écoute du patient et du principe de «less is more» (plus de soins ne donnent pas toujours de meilleurs résultats), Zaffran signe ici un très bel éloge de la médecine de famille, la plus relationnelle, donc la plus humaine, de toutes les spécialités médicales.

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Collaborateur du Devoir