Philosophie et sciences sociales - Quel projet philosophique pour aujourd'hui?

Georges Leroux Collaboration spéciale
Hannah Arendt voit son œuvre rééditée et commentée selon de nouvelles perspectives.<br />
Photo: - Archives Le Devoir Hannah Arendt voit son œuvre rééditée et commentée selon de nouvelles perspectives.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Commençons par un livre insolite, préparé par Umberto Eco et dirigé par Alain Le Pichon (Le renversement du ciel, CNRS). Un collectif international propose une refondation des sciences humaines, ajustée aux exigences de la mondialisation. Quelles nouvelles perspectives, quel nouvel art combinatoire résulteront de la multiplication des rencontres? Quelle y sera la part des modèles conceptuels venus des cultures non occidentales?

La question de l'identité et des schèmes conceptuels se trouve aussi depuis longtemps au coeur du travail de François Jullien, qui repose la question (Entrer dans une pensée, ou des possibles de l'esprit, Gallimard). Peut-on concevoir une histoire de l'avènement de l'esprit qui ne relève plus de la seule Europe? Le récit autobiographique de Heinz Wismann, spécialiste de la traduction philosophique (Penser entre les langues, Albin Michel) témoigne du même souci d'ouverture et de dialogue. On lira aussi la suite de l'entreprise originale de Bernard Lahire (Monde pluriel, Seuil), qui s'interroge sur la possibilité d'un savoir social qui transcende les cloisonnements disciplinaires. Sociologue de haut vol, Lahire propose ici une riche épistémologie des sciences humaines.

Pour aujourd'hui

Plusieurs essais s'interrogent sur la nature du projet philosophique aujourd'hui. C'est le cas de Marcel Hénaff (Le don des philosophes. Repenser la réciprocité, Seuil). Critique des philosophes du don, Hénaff les confronte rudement au travail de Marcel Mauss. Du spectacle des éclopés présentés dans les foires aux prisonniers d'Abou Ghraïb, Jean-Jacques Courtine poursuit sa recherche sur l'histoire du visage et du corps (Déchiffrer le corps, Jérôme Millon). Proche de la méthode de Michel Foucault, il montre comment toute histoire du corps est aussi une archéologie des discours et une généalogie des regards. Sur le registre de la rencontre de l'éthique et des sciences sociales, une étude de K. Anthony Appiah (Le code de l'honneur. Comment surviennent les révolutions morales, Gallimard), qui veut restaurer au coeur de la philosophie politique et morale la notion, aujourd'hui négligée, d'honneur.

De son côté, Giorgio Agamben (Opus Dei. Archéologie de l'Office, Seuil) poursuit la recherche entamée dans Le règne et la gloire: comment mettre au jour la signature théologique des concepts de la pensée morale et politique contemporaine? Selon lui, l'Église a inventé un nouveau paradigme ontologique et pratique pour comprendre les rapports de l'être et de l'action. De Régis Debray, on pourra lire un essai sur la religion et le sacré (Jeunesse du sacré, Gallimard). À Rachid Benzine et Jean-Louis Schlegel, nous devons des entretiens avec Mohammed Arkoun (La construction humaine de l'islam, Albin Michel). On lira également une étude de Raoul Moato et Ronan de Calan sur le philosophe Zizek (Slavoj Zizek, de la critique de l'idéologie à l'acte révolutionnaire, PUF). Paraît au même moment un nouvel essai de l'auteur slovène (Le plus sublime des hystériques, PUF).

À propos d'Arendt

Hannah Arendt voit son oeu-vre rééditée et commentée selon de nouvelles perspectives. Citons d'abord la nouvelle édition de On Human Condition (L'humaine condition, Gallimard, Quarto), incluant une nouvelle traduction de On Revolution et de La crise de la culture, sous la direction de Philippe Raynaud. Viennent de paraître, sous la direction de Sylvie Courtine Denamy, l'ensemble des écrits de Arendt consacrés à la question juive (Les écrits juifs, Fayard). Notons une étude d'Anabel Herzog (Hannah Arendt. Totalitarisme et banalité du mal, PUF) et une réflexion de Carole Widmaier sur la modernité (Fin de la philosophie politique? Hannah Arendt contre Leo Strauss, CNRS).

Parmi les oeuvres d'Heidegger encore non traduites, on note une édition attendue (Phénoménologie de la vie reli-gieuse, Gallimard), qui regroupe le cours de 1920-21 sur saint Paul et celui de 1921 sur Augustin et le néoplatonisme. De Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, un texte central (Kulturindustrie, Allia), à l'origine de la pensée critique des médias. Olivier Abel propose des entretiens avec quatre penseurs protestants (Paul Ricoeur, Jacques Ellul, Jean Carbonnier et Pierre Chaunu. Dialogues, Labor et fides).

De Jean-François Lyotard, on annonce un inédit (Pourquoi philosopher?, PUF). Michel Onfray aborde la pensée de Camus (L'ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus, Flammarion), dans un essai qui s'annonce comme une réhabilitation contre Sartre. Jacques Bouveresse poursuit la publication de ses essais (Essais, VI, Agone) Ce volume est consacré aux philosophes du Cercle de Vienne (1924-1936). Peu connu en langue française, Wilfrid Sellars est l'objet d'une étude d'Aude Bandini (Wilfrid Sellars et le mythe du donné, PUF), qui présente une pensée dont les penseurs américains Rorty, Brandom et McDowell se réclament aujourd'hui. On pourra aussi découvrir le britannique Michael Clark (Paradoxes philosophiques, L'opportun).

Des classiques


Terminons avec deux auteurs classiques. D'abord, des conseils fraternels de Cicéron sur la vie politique (Lettre à mon frère pour réussir en politique, Belles Lettres), un manuel de campagne électorale en 58 propositions d'une stupéfiante actualité. Ensuite, une édition de luxe des maximes d'Érasme (Les Adages, en cinq volumes, avec un frontispice de Dürer, Belles Lettres), dont la lecture pourra accompagner l'exposition des livres de la Renaissance présentée ce printemps à la Grande Bibliothèque. On pourra y admirer de belles éditions anciennes de ce texte publié en 1500 à Paris, qui fut un best-seller jusqu'à sa mise à l'Index par le concile de Trente en 1559. Ce qu'on peut expliquer sans doute par son mémoire contre les papes guerriers, où on trouve l'adage bien connu: «La guerre est douce à ceux qui n'en ont pas l'expérience.»

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Collaborateur du Devoir