Essai littéraire - Petits bonheurs de Nabokov

Vladimir Nabokov (1899-1977) vers la fin de sa vie
Photo: Agence France-Presse (photo) Vladimir Nabokov (1899-1977) vers la fin de sa vie

Écrivain du scandale, Nabokov? Satyre pourchassant les nymphettes un filet à papillons à la main? Entomologiste amateur qui traque les papillons un filet de bave au coin des lèvres? Ou l'inverse? Pas vraiment. L'affaire est à la fois plus simple et plus complexe: Nabokov serait plutôt l'écrivain par excellence du bonheur.

Du bonheur d'écrire, d'abord. Mais aussi de la réminiscence et de la nostalgie heureuse, du désir, de la curiosité et de la connaissance. Du bonheur conjugal et du paradis perdu. Celui de pouvoir jouir, en toute conscience, de la «négation du temps». Ada ou l'Ardeur, de même que son éblouissante autobiographie, Autres rivages, en témoignent largement, qui carburent à la triple perte que Nabokov s'efforcera longtemps (et avec bonheur) de conjurer: l'enfance, son père (mort dans un attentat en 1922 à Berlin), la langue russe.

Mais c'est Lolita, grand roman de l'amour, chronique tragique de l'enfance retrouvée — puis à nouveau et irrémédiablement perdue —, qui comprime à lui seul toute la physique nabokovienne. Le rayonnement de ce chef-d'oeuvre incandescent du XXe siècle dépasse l'étroit cadre moral où, depuis sa parution à Paris en 1955, on cherche à l'enfermer à coups de clichés et de refus de penser.

Un essai court et agile

C'est ce qu'essaie de démontrer Lila Azam Zanganeh dans L'enchanteur. Nabokov et le bonheur, qui aborde de façon originale le thème du pouvoir de la lecture comme filtre d'enchantement du quotidien. Un essai court et agile, ludique, nabokovien jusque dans ses phrases, à la fois sinueuses et d'une précision maniaque dans la nuance. Comme si — et c'est possible — Lila Azam Zanganeh avait elle-même appris l'anglais en déchiffrant la prose musclée de Nabokov.

«Le bonheur, chez VN, écrit-elle, est une manière particulière de voir, de s'émerveiller et de saisir — en d'autres termes de piéger — les particules lumineuses vibrant autour de nous. Il relève d'une définition de l'art compris comme curiosité et comme extase, un art qui nous pousse à l'exercice grisant de la conscience.» De là à croire que la lecture puisse être un acte créateur, il n'y a qu'un pas. Qu'en aurait pensé VN lui-même? «On ne peut pas lire un livre, on ne peut que le relire. Un bon lecteur, un lecteur actif et créateur, est un relecteur.»

Arrivée à Paris à l'âge de deux ans avec ses parents qui fuyaient la révolution islamique iranienne de 1979, diplômée de la Sorbonne et de l'École normale supérieure, Lila Azam Zanganeh vit aux États-Unis depuis une douzaine d'années, où elle a étudié et enseigné à Harvard, avant d'être adoubée par le fils unique de l'écrivain, Dmitri, et par quelques nabokoviens patentés, dont Brian Boyd, biographe de référence du géant russe.

Mélange de fiction critique, d'autobiographie floue, de commentaire de texte, d'interview imaginaire, d'article pseudo scientifique («amour + mémoire ÷ conscience = temps nabokovien»), L'enchanteur est lui-même, faut-il s'en étonner, un exercice de bonheur plutôt contagieux.

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Collaborateur du Devoir

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