Échapper au réel pour le comprendre

Gilles Archambault<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Gilles Archambault

Pourquoi écrire des romans et en lire? «Il existe, dans les domaines français et anglo-saxon, une longue tradition de réflexion sur ce qu'on peut appeler l'art du roman, c'est-à-dire le roman défini non pas seulement comme une forme littéraire mais comme un mode privilégié d'exploration du monde et de l'existence», écrivent Isabelle Daunais et François Ricard, en guise de présentation à La pratique du roman. Cette réflexion sur la spécificité de la forme romanesque, sur son rôle, sur ses limites, est cependant très rare au Québec. «Les romanciers parlent volontiers de leur œuvre ou de leurs projets, ou encore de la littérature en général, mais peu de l'art précis qu'ils pratiquent», constatent à regret Daunais et Ricard.

Aussi, c'est pour briser ce relatif silence que ces derniers ont invité huit praticiens à explorer et à exposer leur conception du roman. La réunion de ces réflexions donne un ouvrage de haute qualité littéraire — la plupart des romanciers choisis, en effet, savent «raconter» leurs idées — qui contient de brillantes clés de lecture, à la fois des romans et du monde. Les vrais romanciers et les vrais lecteurs savent, à rebours d'un certain discours médiatique et commercial ou d'une idée reçue populaire, qu'on n'écrit pas pour bêtement s'exprimer ou témoigner et qu'on ne lit pas pour se divertir. Mais pourquoi, alors?

Dans un des plus forts textes de ce recueil, la romancière Nadine Bismuth raconte sa rencontre inattendue avec le romancier américain Jonathan Franzen. Admiratrice de l'écrivain, elle est séduite par l'amabilité de l'homme. Elle a l'audace de lui demander si elle peut traduire deux de ses nouvelles. Il accepte. La jeune romancière, devenue traductrice, redécouvre alors plus à fond la qualité de l'oeuvre de Franzen. «Comment fait-il, s'extasie-t-elle, pour transmettre au lecteur autant d'émotions avec une telle concision et tout en gardant une telle distance par rapport à ses personnages?» Une de ces nouvelles sera publiée par la revue L'Inconvénient.

Convaincue que l'oeuvre de Franzen doit être rendue accessible à un plus vaste public, Bismuth tente ensuite de faire publier l'autre nouvelle dans une revue féminine à fort tirage. Cette nouvelle, Vivre à deux, raconte la dérive d'un couple parfait. La rédactrice en chef du magazine hésite. Elle craint un peu les réactions puisqu'elle ne publie même pas de fiction québécoise dans ses pages. Elle souhaiterait plutôt une entrevue avec l'auteur, dans laquelle Bismuth pourrait lui demander «ce qu'il pense de la chirurgie esthétique», étant donné que la femme de la nouvelle, vieillissante, est en concurrence avec une jeune actrice.

Le magazine, qui incarne ici une demande sociale répandue, ne veut pas l'oeuvre, mais les opinions de l'auteur. «Ce que l'on demande à l'écrivain d'aujourd'hui, constate Bismuth, ce n'est plus tant d'écrire que de se situer personnellement par rapport à ses personnages et à ses écrits.» Dans cette demande, la romancière lit la négation de l'esprit d'invention, du «désir d'exploration du réel qui sont au coeur de toute démarche littéraire digne de ce nom». On ne veut plus lire l'oeuvre pour se plonger dans une expérience ambiguë du monde; on veut savoir ce que l'auteur a voulu dire. Pourtant, explique Bismuth, toute la force du roman (et de la nouvelle) tient dans le fait qu'il «installe un certain flottement moral dans son univers, ce qui confère à cet univers toute sa beauté et sa pertinence». Le roman, continue Bismuth en citant Kundera, est «ce territoire où le jugement moral est suspendu», où l'on apprend que «le monde est plus compliqué qu'[on] ne le pense». Sommes-nous encore capables de cette expérience?

L'indispensable Gilles Archambault, qui a toujours préféré le style direct au lyrisme, avoue être attaché à un art romanesque qui néglige l'intrigue et s'intéresse d'abord «à rendre habitable le mystère de la vie». Ses personnages, dit-il, ne croient plus à l'espérance et sont hantés par la mort. Sont-ils pessimistes, réalistes ou résignés pour autant? «Ils sont, tout simplement, explique Archambault. Qu'on évoque à leur sujet une quelconque faiblesse me déçoit. Ce n'est pas être faible que de persister, s'accrocher à la vie quand celle-ci ne vous offre que des contentements passagers, quand elle ne vous donne le bonheur que par instants, comme pour mieux vous l'enlever.»

Réfugié dans la littérature comme dans un abri, Archambault reconnaît tout devoir au roman, qui lui a appris «qu'on pouvait à la fois échapper au réel et le comprendre». Il n'en tire aucune leçon morale, sinon celle de savoir «à quel point vivre [est] émouvant». Aussi, «parvenu de la culture», il avoue être incapable de vraiment fréquenter «quelqu'un pour qui la littérature [n'a] pas une signification profonde».

Le monde, écrit Trevor Ferguson, est bizarre, désordonné et fourmille de manifestations «hors contexte». Le romancier, lui, a le privilège d'élaborer un contexte, de «créer un univers» et «d'ajouter couleur et symétrie, lumière et fureur, nuance et compréhension au monde dans lequel nous vivons, c'est-à-dire au vacarme qui nous entoure». Son art consiste à faire vivre au lecteur des «instants épiphaniques», c'est-à-dire de soudaines prises de conscience qui tiennent de la révélation, qui le transforment en lui faisant «accueillir au sein de sa propre vie une multitude de vies disparates». On ne lit pas un roman, comme le croit Oprah Winfrey, pour «améliorer nos vies»; on devient lecteur pour approfondir notre expérience du monde.

Cette expérience, explique Louis Hamelin, est traversée par une tension entre l'idylle et l'Histoire que le roman explore. L'idylle, c'est la tentation du paradis perdu, la quête d'un «lieu protégé de la réalité, capable de tenir à distance le bruit et la fureur du monde». L'Histoire, c'est le «tourbillon social», «le sempiternel déchaînement d'une puissance inséparable d'une conception mâle du pouvoir». Or, selon Hamelin, «le roman se nourrit de conflits, le flux constant de l'Histoire le nourrit, là où l'idylle, qui en est la négation, le condamne à la sous-alimentation».

Empruntant une hypothèse à Isabelle Daunais, Hamelin suggère que le héros du roman québécois type vit pourtant d'emblée dans un «espace idyllique», à l'abri de l'Histoire, comme le Québec lui-même, et que, en ce sens, le paradis perdu de la littérature québécoise, ce serait l'Histoire. Pris dans les rets de l'Histoire, on cherche le retrait. Confiné à ses marges, on souhaite se la réapproprier, à la manière des héros de Hamelin.

Des essais de Dominique Fortier, de Monique LaRue, de Suzanne Jacob et de Robert Lalonde complètent ce remarquable ouvrage, d'une rare profondeur, qui se veut un éloge du roman conçu comme un mode spécifique, précieux et irremplaçable de connaissance du monde.

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louisco@sympatico.ca

1 commentaire
  • Anne Genest - Inscrite 15 janvier 2012 09 h 31

    Que le livre reprenne sa place !

    Enfin ! Le texte qui écrit que que je pense tout bas. Oui, la littérature est un exercice intellectuel qui non seulement ajoute des couches à notre perception du réel (et de l'irréel) mais favorise aussi un retrait, une méditation. Cet espace, nous ne le prenons plus. Nous courons, nous textons, nous zappons. Vivement que le livre reprenne sa place.