Philosophie - La pensée juive comme expérience spirituelle

Hilary Putnam peut être considéré comme un des plus grands philosophes américains vivants. Se déplaçant dans tous les domaines de la philosophie analytique, de la philosophie de l'esprit à l'épistémologie, il a multiplié les théories originales et, pour compliquer un peu les choses, il n'a cessé de changer d'idée.

Après avoir défendu un réalisme métaphysique rigide, notamment dans un débat fameux avec Richard Rorty, il s'est déclaré partisan d'un antiréalisme, position qu'il finit par modifier pour revenir à un réalisme interne nuancé: le monde ne serait pas entièrement indépendant des catégories de la pensée. Dans un essai récemment traduit en français (Le réalisme à visage humain, Gallimard, 2011), il revient sur toutes ces questions comme s'il les discutait pour la première fois, alors qu'il leur a consacré sa vie.

Né en 1926, fils d'un intellectuel communiste juif, il a grandi dans un milieu sans religion. Comme son ami de jeunesse Noam Chomsky, il s'est retrouvé sur les premières lignes de la lutte contre l'engagement américain au Vietnam. Rien en apparence ne préparait le jeune Putnam au revirement religieux dont témoigne son livre sur la pensée juive, et pourtant, comme il l'explique en introduction, tout y conduisait. Un événement sert ici de déclencheur: en 1975, son fils aîné Samuel annonce à la famille qu'il veut faire sa bar-mitsvah. La décision de l'accompagner dans cette démarche le conduisit à reprendre contact avec la synagogue, dans un milieu libéral. Avec son épouse, également juive, il renoue avec les services et les prières et fait une part chaque jour plus grande à la religion dans sa vie. À ceux qui lui demandent comment il réconcilie la vie religieuse avec le matérialisme scientifique qui a caractérisé tout son projet philosophique, il répond platement qu'il n'a jamais opéré cette réconciliation et ne croit pas y parvenir.

Cet aveu sert de contexte aux conférences sur trois penseurs religieux que Putnam aborde comme modèles de vie: Franz Rosenzweig, Martin Buber et Emmanuel Lévinas. Dans ce parcours, Wittgenstein joue un rôle essentiel. Il lui emprunte en effet une approche, inspirée du pragmatisme, seule capable à ses yeux de dépasser le simplisme de la critique de la croyance: la complexité des liens qui associent le modèle de vie choisi par Homo religiosus et les représentations qui le portent mérite autre chose qu'une banale réduction. Quand Putnam affirme qu'il n'a jamais cessé d'être un philosophe naturaliste, tout en étant croyant, c'est d'abord le réductionnisme qu'il met de côté. Sa lecture de Pierre Hadot, un historien de la pensée grecque qui a développé l'idée de la philosophie comme exercice spirituel et forme de vie, lui semble confirmer l'intuition de base qui préside à ces auteurs religieux: leur pensée est moins un effort pour démontrer l'existence de Dieu ou la vérité des dogmes que la recherche d'une réponse humaine adéquate à la «demande de Dieu».

Au coeur de ces études, nous retrouvons surtout l'importance d'une pratique dialoguée de la philosophie. Confronté à la question du sens de la vie, le philosophe juif renonce à le définir ou à le formuler: il veut d'abord l'effectuer. L'expression est de Martin Buber qui écrit: «Chacun ne peut manifester ce sens qu'il a reçu que par la qualité unique de son être et de sa vie.» Prenant ses distances de la philosophie classique de la religion, et notamment de toutes les discussions de la théologie philosophique, Putnam s'inscrit donc résolument dans une tradition spirituelle: si la religion n'est pas une théorie, elle est d'abord un exercice, une forme de vie, et c'est ce qu'il propose de retrouver chez les trois penseurs qu'il étudie.

Cette position est-elle tenable? Dans la conclusion de ses conférences, Putnam invite son lecteur à mettre en suspens l'ambition métaphysique pour rendre possible une ouverture, une rencontre concrète avec l'exigence éthique qui devient, dans la pratique de Rosenzeig, de Buber et de Lévinas, le ferment de la pensée. Cette pratique doit laisser la place à la transformation individuelle, alors que la pensée s'abandonne à l'interpellation en provenance d'ailleurs. Au lieu de demander si Dieu est immanent ou transcendant, il faut comme Ronsenzweig se demander s'Il est proche ou lointain. Quel type de croyant est donc Putnam, lui qui déclare ne pas croire à la vie après la mort ni en un Dieu surnaturel? Comme les auteurs qu'il présente, il croit surtout en la fécondité du judaïsme comme expérience du bien.

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Collaborateur du Devoir

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Notons la parution concomitante d'un essai du regretté Stéphane Mosès sur le même sujet, mais selon un point de vue résolument différent (Figures philosophiques de la modernité juive. Cerf, Paris, 2011, 151 pages)