Littérature française - Blas de Roblès, le cavalier et sa monture

C'est à lire vingt-deux nouvelles que nous convie Jean-Marie Blas de Roblès, dont la notoriété s'est assise avec Là où les tigres sont chez eux, prix Médicis en 2008. Son habileté et son élégance, on les retrouve dans ce bel objet littéraire, La mémoire de riz, qui lui a valu le Prix de la nouvelle de l'Académie française.

Autant l'écriture est émaillée et perlée, autant se reflète le soin que l'éditeur aura apporté à la mise en page, au choix du papier, à la conception de la couverture. Avec La mémoire de riz, on tient un article de plaisir qui se rapproche de l'objet d'art: au lecteur, il est proposé un rendez-vous dans la famille des textes classiques, dont l'écho précieux, sophistiqué et rare souligne la qualité littéraire.

Le vocabulaire précis, la ponctuation variée, la langue soutenue, l'art de retourner les attendus comme de simples préjugés, tout ici nous entraîne loin des mondes bruts, simplifiés et instantanés, trop vite encodés. Exergues de Char, de Cioran, de Cafavy, de De Vinci, de Montaigne, d'Avicenne, de Saint John Perse..., autant de phrases apéritives qui inaugurent de délicieux portraits.

Ici, prenant à revers l'écriture d'actualité, l'imaginaire sert à mesurer l'existence avec recul. La conscience s'alanguit dans l'illusion réaliste, trouve prétexte à se chercher soi-même dans des renvois en miroir. Toute surface est fouillée pour être approfondie: «aimer la vie, c'est aimer l'esprit», professe Eléazard, protagoniste de la première histoire. L'écriture traque alors le mystère sous les mots, l'intrigant magnétisme de certains êtres et l'intensification de la jouissance entre happy few. Les exposer ressemble à un lâcher de pigeons.

Chutes et envols


Si l'éditeur rend hommage au poète Tristan Corbière, l'auteur ouvre L'illusionniste dans la compagnie d'un autre grand rêveur, Aloysius Bertrand. La peinture théâtrale, les références savantes, la virtuosité de l'exécution font en soi une «magie fascinante» que Blas de Roblès sait partager. Mais qui croirait à la fable ne serait qu'un benêt: l'écrivain déchire l'illusion sur un second pan de la scène, où le jeu est lui aussi truqué.

Dans cet art de la chute, ce snobisme d'un chasseur d'arcanes, cette pose conservatrice et cette empreinte cultivée, faut-il chercher le raffinement ou un esprit compassé? Dans la seconde nouvelle, Charles Boquet: un artiste peintre, la référence à Oscar Wilde s'impose à l'auteur. Mais une fois encore, la folie domine l'excès des sens, et l'extravagance des perceptions débouche sur la farce et l'illusion réussie d'une envolée plus haut que l'imitation.

Le Même et l'Autre propose sa visée à la manière de Maupassant. Entre symbolisme et décadence, on navigue dans les eaux fantastiques d'une mer déchaînée: le zoom est dirigé en contre-plongée sur la cabine d'un solitaire affolé. Ce faisant, la détresse est également démontée.

Mascarades et farandoles

Parmi toutes les nouvelles, La mémoire de riz est excellente, propre à faire voyager tout en fixant des images mentales. Le mystère du Zohar plane cette fois, et il est question de grimoire, enchâssant des histoires rapportées... sur l'étendue de cinq mille grains de riz. Mais la mise en contexte de cette Chine rapportée est celle d'un tableau florentin, d'où surgit une folle qui finit par faire cuire le riz!

Toutes ces nouvelles et les autres sont bien ficelées. Rien ne sert de les résumer, il faut les lire à point, dans leur enchevêtrement et l'émergence des saynètes. Leur temps est babélien, leur espace délirant, expansif, polyforme. Instillé d'humour, le fantasme offre moins sa machine compliquée que ses rouages fabuleux, cette Mélusine ou fée que le personnage entraîne «en des alcôves exquises surgies pour elle du néant».

Divertissement garanti, dans une langue revivifiée par les ciseleurs de l'imaginaire, ce recueil prouve surtout que Blas de Roblès emprunte au poète la technique libre que René Char nommait justement le marteau sans maître.

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Collaboratrice du Devoir