Sida - L'espoir n'est pas vain

À Pékin, un enfant fait voler son cerf-volant au ruban rouge, symbole universel de la Journée mondiale de lutte contre le sida.  <br />
Photo: Agence Reuters Jason Lee À Pékin, un enfant fait voler son cerf-volant au ruban rouge, symbole universel de la Journée mondiale de lutte contre le sida. 

Au début des années 1980, quand le sida fait son apparition, c'est la panique. Les malades, souvent jeunes, dépérissent à vue d'œil, atteints du «syndrome de Lazare» qui leur donne rapidement un aspect cadavérique. Dans les hôpitaux, certains médecins refusent même de soigner ces patients qui font peur. Le sida, alors, c'est la mort, rapide et sans honneur. Trente ans plus tard, les choses ont changé.

Jeune médecin à l'hôpital d'Aix-en-Provence dans ces années sombres, Jean-Pierre Routy, en accueillant ces désespérés, doit faire face à l'impuissance de la médecine et à la stigmatisation des patients. «Mon intérêt pour la recherche est né d'une révolte face à l'inexorable destin de toute une génération, face à la peur que l'épidémie suscitait et au rejet dont les patients faisaient l'objet», écrit-il dans Ce que le sida a changé, un essai sous forme d'abécédaire qui explore avec humanité la dramatique histoire de cette maladie.

Le sida, explique Routy, reste une maladie exceptionnelle. Il introduit le spectre de la mort au coeur de la relation sexuelle, jusque-là essentiellement liée à la vie, et prive les malades de réconfort pour les abandonner au mépris. «Il est venu entacher le grand vent de libération sexuelle issu de la fin des années 1960», écrit Routy, avant d'ajouter, toutefois, que «combattre le sida a aussi permis l'expression d'une incroyable solidarité et, liée à cette dernière, une plus grande acceptation de l'homosexualité». Aujourd'hui, les traitements permettent d'ailleurs aux personnes infectées d'espérer vivre aussi longtemps que les autres.

Jean-Pierre Routy a ensuite exercé la médecine à l'Hôtel-Dieu de Montréal de 1990 à 1994, avant de rejoindre le Service d'hématologie et d'immunodéficience de l'hôpital Royal Victoria, où il travaille toujours. Son ouvrage propose une histoire personnelle du sida, du point de vue du soignant et chercheur, et des considérations scientifiques et sociales sur cette maladie. Claires, synthétiques et instructives, les explications du médecin sont aussi habitées par un esprit de compassion et par un élan de solidarité qui humanisent le propos.

L'origine de l'épidémie, explique Routy, reste obscure. On a parlé, au début des années 1980, de l'hypothèse haïtienne. Des enseignants d'origine africaine, venus travailler en Haïti, auraient introduit le virus dans le pays, alors «un lieu de tourisme sexuel très fréquenté». Le virus aurait ensuite été transmis à des homosexuels américains et se serait répandu à la faveur des déplacements par avion. Plausible, conclut Routy, tout autant que la «théorie du chasseur de brousse», selon laquelle le virus serait passé du singe à l'homme (par morsures, dépeçage ou absorption), en Afrique, lors d'épisodes de chasse.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, «le premier cas d'infection par le VIH dont on a une preuve absolue remonte à 1958». À la fin des années 1980, alors que les chercheurs traquent à tâtons l'origine de la maladie, le Québécois Gaëtan Dugas, agent de bord homosexuel qui voyage beaucoup et qui multiplie les partenaires sexuels avant de mourir en 1984, a même «été un certain temps considéré comme le patient zéro de l'épidémie». On sait maintenant que ce n'était pas le cas.

En Afrique et en Asie, le sida est une épidémie hétérosexuelle, mais, dans l'hémisphère nord, «les homosexuels et les toxicomanes restent quand même toujours les plus à risque». Routy est bien conscient du danger de stigmatisation qu'entraîne un tel constat, mais il insiste sur la nécessité de reconnaître cet état de fait pour pouvoir intervenir adéquatement. «Non, écrit-il, tout le monde ne court pas les mêmes risques. C'est faux de le prétendre et il faut l'accepter.» Les rapports sexuels par voie anale, d'ailleurs, sont beaucoup plus à risque en matière de transmission du virus (une fois sur quarante) que les rapports par voie vaginale (une fois sur trois cents).

Grâce à la mise au point des trithérapies, en 1996, après une longue histoire d'essais, «les possibilités de survivre au VIH se sont accrues de façon extraordinaire» et des femmes infectées peuvent aujourd'hui accoucher sans transmettre le virus à leur enfant. Le sida, malgré tout, reste une maladie très grave qu'il faut surtout essayer de prévenir. Routy mentionne les moyens qui existent pour ce faire: condoms, circoncision, gels antiviraux, mise à disposition de seringues propres et déplacement d'une consommation de drogues par injection vers un accompagnement thérapeutique de la toxicomanie.

Partisan d'une approche par «réduction des méfaits» (par exemple, des sites d'injection supervisés), Routy condamne le blocage idéologique qui retarde la mise sur pied de ces programmes. Aussi, même s'il se dit catholique pratiquant, il critique la position de l'Église sur le condom. L'utilisation du préservatif, écrit-il, doit être «perçue comme un acte de responsabilité et de respect de la vie et de l'autre».

En cette matière, le déni, partagé par les dirigeants de certains États, est hypocrite et criminel, tout comme sont malhonnêtes les discours psy à la Corneau ou à la Servan-Schreiber qui postulent un lien de causalité entre le «mental» et l'éclosion des maladies. «Je ne répéterai jamais assez, tonne Routy, qu'il est culpabilisant et peu honnête de prétendre que l'on peut s'auto-induire le cancer ou encore que l'on accélère soi-même l'évolution du sida.»

À l'entrée «Utopie» de son abécédaire, Routy retient deux rêves possibles: l'éradication de l'épidémie dans le monde et la fin du rejet des personnes infectées. Son petit livre sobre mais vibrant, qui raconte trente ans d'engagement dans la lutte contre le sida en compagnie de malades inspirants, porte un message: l'espoir, quand il repose sur le travail et la solidarité, n'est pas vain.

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Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Francois Cassistat - Inscrit 18 décembre 2011 12 h 42

    Laissez monsieur Corneau tranquille !!

    Monsieur Routy, j'ose croire que vous avez les meilleures intentions du monde. Mais laissez une chance à ceux qui ont besoin d'être guidés ou de trouver un sens à leur maladie ou même, ont décidé de suivre une voie de guérision alternative. ce sont des approches qui, trop souvent, fonctionnent de façon impressionnante.

    Combien se sont sentis abandonnés dans la grosse machine médicale commerciale où on peut être complètement désemparé par la rapidité qu'ont les docteurs à se débarrasser de vous en vous prescrivant des pilules, dont vous ne saurez rien et qui ont de dangereux effets secondaires.

    Hippocrate disait que comprendre, croire et adhérer à un traitement était essentiel pour la guérison. Que l'on choisi une approche de guérison alternative lorsqu'on se découvre malade ne nous concerne et vous, monsieur Routy, je vous interdit de participer à cette violence populaire contre eux qui consiste à dire que ce qu'ils font est inefficace et mal. C'est plutôt cette attitude, pour moi, qui est culpabilisante et peu honnête.

  • Simon Chamberland - Inscrit 18 décembre 2011 15 h 45

    Avec le nombre de nouvelles tristes

    Ça fait du bien de lire qu'il y a espoir.

    Espoir qu'on freine la progression de la maladie, puis l'espoir de la traiter, la soigner, la prévenir, par la vaccination, et peut-être l'éradiquer. Espoir aussi que les pseudo-médecines de Corneau et autres disparaissent que l'esprit critique renaisse.