Littérature québécoise - Définitivement trépanés

C'était il y a une dizaine d'années. À l'aube des années 2000, une petite école de «nouveaux décadents» littéraires faisait des flammèches médiatiques: Marie-Sissi Labrèche, Patrick Brisebois, Mélika Abdelmoumen, Maxime-Olivier Moutier et quelques autres. Des romans courts, crus, sans illusions. Beaucoup de mal de vivre. Très fin de siècle.

Depuis, dirait-on, c'est la décadence elle-même qui a frappé tout un pan de cette génération d'écrivains tatouée au lyrisme noir. Patrick Brisebois s'est fait plutôt rare, Sylvain Houde cherche encore la nuance parfaite de son petit bleu bourgogne, Nelly Arcan n'est plus, l'autofictive et «décadente» Abdelmoumen, auteure de Chair d'assaut et du Dégoût du bonheur, a troqué les tournées de shooters pour les joies de la maternité et les promesses d'une littérature plus consensuelle.

Mais Brisebois, à quarante ans, persiste encore un peu et signe une deuxième fois ses brûlots d'antan. Accueilli désormais au Quartanier, il réécrit depuis l'an dernier ses premiers livres, Trépanés, Chant pour enfants morts et Que jeunesse trépasse, publiés de 1999 à 2003 à L'Effet pourpre — un éditeur qui a fait naufrage depuis.

Triste époque

«Bienvenue en Agonie, annonce Morvan Trépanier, le narrateur de Trépanés. N'essuyez pas vos pieds dans l'entrée. Pas besoin. Tout est sale ici, là-bas, partout, et puis de toute façon on ne fera pas de vieux os.» Il suffirait presque d'avoir cligné des yeux un court instant pour avoir raté cette comète littéraire. L'occasion est parfaite pour remédier à l'oubli ou à l'ignorance: on réédite tout ça. En mieux.

Dans Trépanés, Morvan est amoureux fou d'Annonciade Trépanovitch, une gamine inaccessible et un peu folle qui se joue de lui. Heureusement, sa soeur Fabia, plus vieille et plus complaisante, est là pour le faire sublimer (sexe, drogue, alcool) et pour le faire vivre. Mais Morvan a le coeur noir et sale, l'obscurité emplit toute sa tête et sa peau «est pâle comme du Liquid Paper». Leurs histoires d'amour frénétiques, sombres et tordues, auront la fin qu'elles méritent.

Patrick Brisebois, dirait-on, a tout réécrit comme s'il était parti d'un simple brouillon.

Le récit décapant d'une virée au Festival de poésie de Trois-Rivières a été amputé au-dessus du genou dans cette «édition définitive». Un morceau d'anthologie de satire du milieu littéraire. Exit Claude Beausoleil, Nicole Brossard et Jean-Paul Daoust, Denis Vanier et Gaston Miron reposent en paix. Louis Hamelin et Christian Mistral («saoul et seul») passent aussi à la trappe.

L'auteur a coupé dans le gras, resserré son récit, pris le parti de la maturité résignée. Le style s'est bonifié et a mûri lui aussi (mais pas trop). Plus de mots anglais inutiles, de formules orales qui vieillissent mal. Moins lyrique, certainement moins adolescent, mais un peu plus poète. Peut-être plus essentiel.

Portrait du jeune homme en salaud


Le régime est le même en ce qui concerne Chant pour enfants morts. Isidore Malenfant, un jeune écrivain paumé pour qui «une bouteille de vin égale deux pages écrites», profite de l'absence de sa blonde, partie en Europe pour deux semaines, pour se payer du bon temps. Il se croit lucide, essaie autant que possible d'éviter les miroirs pour ne pas avoir à croiser son propre regard. Bien entendu, il a un faible pour les folles. «La folie, le pathétique, ça ne le dérange pas, il est habitué.»

«Pourquoi aimer dans un univers qui tue les gens qu'on aime? Il faut se détacher. Il faut être seul et se ficher de tout.» Préparer l'avenir? Croire aux lendemains, acheter des REER? Pas pour lui. «Tout est dû au hasard. On ne peut rien prévoir. Nos vies sont vides et on les remplit avec ce qui nous tombe dessus.» Les histoires d'enfance, qui composent une grande partie de Chant pour enfants morts, augmenté ici de quelques chapitres, ont toutes la couleur du deuil.

Patrick Brisebois a remanié des romans nourris d'une poésie du regard capable de bien assombrir la réalité (plus Lautréamont que Rimbaud), des histoires traversées de deuils et d'amours cannibales. Un humour de contes cruels où l'enfance, avec son cortège de fantômes, est tantôt un boulet accroché à la cheville, tantôt un univers parallèle et archiconnu où on peut se réfugier pour fuir la réalité.

Rejeton un peu trash de Réjean Ducharme — la branche putative, qui est de loin la plus intéressante —, Brisebois a de la graine de contempteur, un phénomène trop rare dans la littérature québécoise. Dommage qu'il n'écrive plus. Plus vraiment.

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Collaborateur du Devoir

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