Profils d'Annie Ernaux

Annie Ernaux lors de son dernier passage à Montréal, en 2008<br />
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Annie Ernaux lors de son dernier passage à Montréal, en 2008
Longtemps dédaignée parce que dérisoire, la vie privée et personnelle, aux agissements secrets, est devenue un aiguillon littéraire. «Les femmes ne devraient jamais avoir de biographie, vilain mot à l'usage des hommes, et qui sent son étude et sa recherche. Même quand elles n'ont rien d'essentiel à cacher, les femmes ne sauraient que perdre en charme au texte d'un récit continu. Est-ce qu'une vie de femme se raconte?», questionnait Sainte-Beuve en 1857, qui se souciait comme d'une guigne d'en voir le déballage.

Un siècle plus tard, la curiosité a changé. Annie Ernaux y est pour quelque chose, forte d'une belle notoriété. Bien sûr, elle n'a pas créé seule ce renversement. Qu'on saisisse Revirement dans l'Antarctique du coeur, paru chez Galilée: l'exemplaire Hélène Cixous y combat l'obscure vérité de vivre: «C'est seulement quand j'écris qu'il y a quelqu'un pour me donner la main.» Un élan vital pousse vers autrui cette plume radicale. Écrire et vivre ne sont-ils pas intriqués, dit-elle, quand l'urgence d'écrire domine?

Rien ne semble destiner Ernaux, fille d'épiciers normands, à devenir l'écrivaine que l'on sait. Sa vie est dans des livres, et elle vit pour écrire. Elle s'est forgé une écriture transparente, directe, différente de celle de Duras, réputée blanche. Rien non plus des rêveries de Cixous, de son désir absolu de savoir. Pourtant, toutes ont livré leur expérience intérieure.

Chez Ernaux, le texte vit d'une simplicité désarmante. Conteuse, elle a nommé ses partenaires de vie, publique et privée, revenant sur le passé à peine l'émotion retombée. Ensuite, l'écriture lui fait une verrière. Alors, on la croit, on se la fidélise, on l'imagine nue, à tout le moins dépouillée, entièrement vraie et visible. Pourtant, sa prose n'est-elle pas décalée de ses passions, revue par la solitude de l'écrivain?

En quête d'amour de soi

Son secret, on peut le chercher du côté de la souplesse des phrases. «Ce qui m'importe, c'est de retrouver les mots avec lesquels je me pensais et pensais le monde autour. Dire ce qu'étaient pour moi le normal et l'inadmissible, l'impensable même» (La honte). Ernaux nous interpelle, nous fait face: «J'ai toujours eu envie d'écrire des livres dont il me soit ensuite impossible de parler, qui rendent le regard d'autrui insoutenable.»

La lire, c'est s'identifier, vivre une catharsis: «les choses me sont arrivées pour que j'en rende compte. Et le véritable but de ma vie est peut-être seulement celui-ci: que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l'écriture, c'est-à-dire quelque chose d'intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres» (L'événement). Comme la sonde d'avortement qu'elle jette dans un fossé, elle livre son corps au temps, sa génération enragée et courageuse. Ce corps devient un miroir des luttes féminines.

Dans La femme gelée, elle raconte sa mère, et d'elle, son passage de l'enfance à l'adolescence, et davantage. «Vite, venez à moi mon apparence imaginaire...», c'est sa formule, qui dit le vrai et le faux, le désir d'être. Mais est-ce si simple? «Pas facile de traquer la part de la liberté et celle du conditionnement»: il lui fait accepter l'humiliation et la révolte, l'«histoire cahoteuse» des siens, écrit-elle en détaillant. Dans La place, petit ouvrage qui fit boule de neige, elle parlait en provinciale qui a investi Paris: peu ou prou, tout le monde s'y reconnaissait.

La transparence

Ce recueil est bâti dans l'ordre chronologique d'une vie, non de sa saisie. Dans Une femme, consacré à sa mère, et Passion simple, à ses amours, le journal est vraiment intime, tandis que Les années récapitulent, non sans jubilation, ce moi dans le mouvement social. Les titres affichent d'évidence la clarté de ce qui a été, une voix, une vie.

Ernaux maîtrise une forme qui refuse d'être savante. Sa transparence, ou vision de l'ordinaire, ressemble à une séquence télévisée, parfois à un film X: «Il m'a semblé que l'écriture devait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l'acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral.» Chez elle, l'amour n'est pas sentimental, mais vécu dans l'urgence. On en retient le dé-sordre des affects, un prix synonyme de désarroi, et toutes les avancées de ces projets, projections, libertés. Aux amants revient la joie, et à l'homme, le manquement.

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Collaboratrice du Devoir