Distiller la fiction

Un beau livre? Trichons. Car Wigrum, premier roman du réalisateur, essayiste, auteur et traducteur Daniel Canty, se présente sous une facture éditoriale si soignée et exhale un tel amour de l'objet livre — au détriment même de la cohérence de la grille graphique habituelle de la maison d'édition — qu'on lui creuse une petite place ici.

«Les contes ont beau changer de visage, ils continuent de raconter la même histoire.» Ce roman inclassable est à la fois une collection de récits et le récit d'une collection. Canty déterre le personnage de Sebastian Wigrum, auteur du livre disparu On the Souvenir as Art Object, collectionneur de l'ordinaire, d'objets — allumettes brûlées, feuille d'arbre tombée, boulon rouillé, biscuit portant l'empreinte du dentier du père Noël, mèche de cheveux — qu'il voit comme les «saints patrons d'un monde sans Dieu». Autant d'artefacts qu'il ramène, par ses imaginatifs cartels, au rang d'extraordinaires.

Le plaisir du roman, dont le prétexte est de répertorier l'inventaire de l'improbable legs de Wigrum, est de distiller la fiction, les faits réels, mais si absurdes qu'on ne peut y croire, et les références artistiques. Parmi ces objets impossibles, on reconnaît ici le canard automate de Jacques de Vaucanson, qui ornait la une de notre cahier Livres la semaine dernière: jouet créé en 1744 qui imitait la mastication, la digestion et l'évacuation du grain. Là, une référence juste, une anecdote vraie font de Wigrum un conte muséographique à dormir debout, un dictionnaire mutant issu du détournement de vaines trouvailles Web et de l'Encyclopoedia Britannica.

Exemple? Ce «Fil rouge, 1959», de la «collection de Prague», qui aurait été attaché «à la patte de l'héroïque canari Zazie. La Régie autonome des transports parisiens l'envoyait prospecter les tunnels après les effondrements, fuites de gaz et autres catastrophes. Alors que la durée de vie de ses collègues prospecteurs était habituellement de trois descentes, Zazie, réputée chanceuse, survécut à plus de 150 inspections, jusqu'à ce qu'une petite fille espiègle coupe le fil rouge alors que les ouvriers de la voirie discutaient, le dos tourné à la bouche de métro effondrée. Zazie ne refit jamais surface, et la gamine disparut dans la foule. L'écrivain Raymond Queneau était des badauds».

Un labyrinthe

Le lecteur se perd dans ce labyrinthe aux murs vrais-faux, construit de multiples spirales qui nous invitent à relire, dans l'ordre ou le désordre, afin de trouver les clés. Sebastian Wigrum est-il vraiment fictif? Et Daniel Canty est-il réel, et est-il l'auteur? Heureux trouble.

Sous la trame, une ode à la traduction et aux maîtres des supercheries littéraires Orson Welles, Georges Perec et Jorge Luis Borges. La filiation trop forte avec le bel Alchimie de brocante, l'art de Joseph Cornell, de Charles Simic (Le Noroît), traduit par Canty lui-même, refroidit légèrement. Si le lecteur flotte parfois, en manque d'ancrage dans ces phrases où la vie imite l'art autant que l'inverse, Wigrum nous emberlificote assez serré pour nous garder au chaud de sa fiction et de son mystère, sachant aussi reconnaître «ce que les mots, quand nous les laissons n'être qu'eux-mêmes, n'arrivent pas à dire».