Voir le corps

Mark Twain admirait certes la Vénus d'Urbin, un tableau du Titien qu'il avait contemplé au Musée des offices et dont il parle dans un récit de voyage, mais il tenait l'œuvre pour «l'image la plus immonde, la plus vile, la plus obscène que possède le monde». Commentant ce jugement étonnant sur une œuvre louée universellement, Martine Lacas y voit le signe de cette résistance à la symbolisation «qui empêche que la peinture du corps charnel ne s'innocente, ne se moralise, ne s'héroïse...». Tout est dit, mais la question posée par ce livre singulier n'est pas résolue pour autant. Comment la peinture représente-t-elle le désir? Comment fait-elle accéder à cette spiritualisation rendue disponible par les figures mythologiques et bibliques? Des scènes de Psyché aux tableaux de rapt, du corps martyr de saint Sébastien au Noli me tangere du même Titien, la réflexion menée ici interroge l'ensemble du dispositif qui engage le regard de la peinture sur le corps désiré, sur le corps désirant.

L'écriture de cette étude recourt à un stratagème surprenant, l'auteure menant un dialogue constant avec un interlocuteur, Monsieur S., qui poursuit avec elle le questionnement et refuse les interprétations toutes faites. Il en résulte un récit qui va bien au-delà du commentaire «artistique» et qui mobilise, de Georges Bataille à Jacques Lacan, toutes les ressources de la pensée du symbolique sur l'art. Ce récit s'amorce avec les histoires de Pline, rappelant l'origine de la peinture dans le mythe d'Apelle: toute peinture reproduit le désir de l'artiste, sa volonté de retenir le corps évanescent, le souvenir de l'amour. Il se développe avec la question du corps nu dans la peinture et le caractère intouchable de la femme: protégée du regard concupiscent, sauvée des ravisseurs armés, la femme nue n'est jamais seule. Toujours la peinture l'offre au spectateur, qui la contemple comme un intrus derrière un rideau. Mais le regardeur est aussi regardé: on pense au regard direct de la Fornarina de Raphaël, à celui de la femme nue du Déjeuner sur l'herbe de Manet (rare tableau moderne dans cette enquête qui se concentre sur la peinture classique).

Le corps sanctifié

Dans cette histoire, le corps sanctifié occupe une place à part. Les nus religieux, du corps de Jésus à ceux des martyrs, ne sont-ils que l'expression de fantasmes refoulés? Martine Lacas soutient le contraire et elle présente ce riche volet de son livre comme la démonstration du lien profond entre le caractère sacré de la peinture et la représentation du désir. Pourquoi? Parce que la peinture est «intouchable» et qu'elle force l'ascèse dans la contemplation du corps sacralisé, introduisant ainsi la coupure spirituelle qui sépare l'ici et le là-bas, le charnel et le spirituel. Le Saint Jean Baptiste de Léonard de Vinci est l'icône de ce dispositif ascétique, lui qui indique la direction du regard appelé à se spiritualiser. Mais il faut aussi compter avec la représentation du corps supplicié et souffrant, invitant depuis la Renaissance à l'imitation des douleurs et à la jouissance hors du corps et loin de lui. Paradoxe central de la peinture religieuse, le corps sacré importe de la mythologie à la fois la scène d'origine et la destination immortelle.

Cet ouvrage magnifiquement illustré rappelle à bien des égards les études indépassables d'André Malraux, en ce que l'auteure élève son objet au rang d'une sorte de mystique de l'art qui ne se satisfait pas des lectures formelles. À quelle promesse la représentation du désir est-elle liée depuis le début? C'est en effet toute la peinture européenne qui est ici sollicitée, à travers un choix d'exemples, pour répondre à la question de départ. Du «te voir me touche» au «ne me touche pas» du Christ ressuscité, le motif est profond, complexe, central. Le récit de Martine Lacas l'éclaire de manière exemplaire.

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Collaborateur du Devoir