Le talent caché de Pierre Vadeboncoeur

Croquis de Pierre Vadeboncœur tiré de Petite comédie humaine<br />
Photo: Source del Busso Croquis de Pierre Vadeboncœur tiré de Petite comédie humaine

L'essayiste Pierre Vadeboncœur, décédé en février 2010, avait un talent caché, qu'il exerçait dans ses temps libres: dessiner et croquer sur le vif des inconnus croisés au supermarché, dans le métro, dans les salles d'attente ou les musées. Il décrivait lui-même ces portraits tracés d'un trait vif, spontané, mais acéré, comme des «croquis plus ou moins caricaturaux», de «petits dessins pas très charitables», mais «rigolos».

C'est environ 160 de ces croquis, qu'il avait commencé, avant sa disparition, à trier et à agencer en vue d'une publication, qui paraissent aujourd'hui avec une présentation de son ami et confident Réjean Beaudoin, pour qui l'ensemble de ces dessins, «exempts de la préméditation requise par l'écriture», compose «une galerie sociologique en forme de comédie humaine». Ils révèlent un côté moins remarqué de la pensée de Vadeboncoeur: l'humour, mais un humour malicieux, irrévérencieux, méchant même.

Titres cocasses

L'intérêt et la «drôlerie» des dessins de ce recueil, tous datés (entre 1987 et 2007) et signés, tiennent beaucoup aux titres cocasses et aux commentaires en marge, qui accentuent le «dessein» caricatural de l'image. Ici, le visage buté d'une femme porte le titre «Refus global»; là, une tête au nez en sabot, triste et ravagée, est intitulée «Qui-dame déconcrissée»; plus loin, le portrait d'un homme aux traits émaciés et au regard éteint est sous-titré «Voteur référendum».

Seuls quelques-uns des portraiturés, syndicalistes ou militants souverainistes, sont con-nus. La plupart sont des individus anonymes, souvent âgés, comme si leur âge avancé accroissait aux yeux de Vadeboncoeur leur dureté, leur apathie, leur malveillance ou leur myopie intellectuelle. On ne lit ni compassion ni empathie dans le regard de l'artiste. D'où, au fil des pages, un certain malaise.

Mais, comme le souligne Réjean Beaudoin, ces esquis-ses parlent d'elles-mêmes «tant leur verve est drue et transparent leur propos». À chacun donc de s'y promener à sa guise. Les lecteurs de Vadeboncoeur apprécieront sûrement la liberté de ton et l'audace du dessinateur affranchi de toute autocensure, quitte à revenir à son oeuvre écrite pour une vision plus généreuse et moins caustique de ses contemporains.