Pour tout savoir, ou presque

Le professeur Christian Jacob, de l'École des hautes études en sciences sociales de Paris, publie le deuxième tome (Les mains de l'intellect, Albin Michel) d'une somme sur la diversité des pratiques savantes. La série Lieux de savoir comptera quatre volumes de quelque 1000 pages chacun, monopolisant des dizaines de collaborateurs venus de 23 institutions internationales. Le Devoir l'a rencontré à Montréal, en marge du congrès 2011 de l'Association des archivistes du Québec, où il prononçait la conférence inaugurale.

Propos recueillis par Stéphane Baillargeon

En quoi consiste ce projet des lieux de savoir?

Il n'existe pas de culture humaine sans savoir, sans lieux de production et de transmission de ces savoirs. C'est une donnée universelle de même que le modèle de la relation maître-élève qui demeure très important partout, dans les écoles spirituelles du bouddhisme ou les universités occidentales. Dès le départ, il était question de produire quatre volumes, non pas historiques, mais thématiques, pour finalement aborder histoire et savoir selon quatre points de vue différents: les espaces et les communautés dans le premier volume, les pratiques dans le second, les transmissions dans le troisième et, dans le dernier livre, les grandes dynamiques qui ont permis à certains savoirs de se développer dans certaines cultures particulières.

C'est une idée inspirée des sociologues des sciences qui étudient des laboratoires ou des communautés scientifiques contemporaines, un peu comme on examine des villages de la forêt amazonienne, de la savane africaine. Ils considèrent que les savants, les chercheurs, les techniciens se livrent à un tas d'opérations étranges avec leurs instruments, leurs procédures, leur temporalité. Ils forment une tribu avec son lieu, ses acteurs, son langage, ses interactions sociales. La série sur les lieux de savoir propose d'élargir cette problématique au travail, par exemple, du philosophe, de l'historien, de l'humaniste ou du cinéaste documentariste.

Mais pourquoi? À quoi ça sert de comprendre par exemple comment Galilée a réalisé ses dessins de la lune?


D'une part, la recherche historique est intéressante en elle-même. Elle a sa propre justification, sa propre utilité. Aujourd'hui, on entend parfois que les chercheurs en sciences humaines ne sont peut-être pas indispensables. Au contraire, une société sans historiens, sans anthropologues, sans philosophes, serait vraiment une société totalitaire, sans mémoire, sans espace critique et sans capacité de réflexion. D'autre part, l'histoire et la sociologie nous aident à comprendre le présent. D'une façon générale, une situation comme celle de Galilée observant la lune demeure captivante pour nous parce qu'elle pose la question du rapport entre la vision et l'interprétation, du rapport entre l'oeil et le dessin, du rôle d'un instrument de médiation entre notre position terrestre et le très lointain. Il y a donc un ancrage historique et des enjeux plus généraux. Je prends un autre exemple, celui des bibliothèques et de l'archivage qu'on étudie à Alexandrie, en Mésopotamie ou en Égypte a des répercussions jusqu'à nous et des liens directs avec notre situation contemporaine où se posent les mêmes questions de conservation, de classement, de triage.

Comment procédez-vous, avec vos collaborateurs, pour comprendre et classer les lieux du savoir?

On choisit de présenter des moments et des scènes particulières. On va prendre par exemple le studio d'un savant de la Renaissance, une salle de cours ou un laboratoire actuel; c'est cadré, c'est évalué, c'est une situation à un moment précis. On n'essaie pas de procéder à une archéologie ou à une généalogie continue. On choisit des moments étudiés pour eux-mêmes. Alors, on entre dans la case d'un devin africain et on décrit ce que l'on y voit, les personnages, les objets, leurs fonctions. À Tokyo, on entre dans un bureau d'architectes.

Comment se distinguent les lieux de savoir à notre époque?

La nouveauté, c'est certainement la redéfinition de l'espace et du temps. Autrefois, les penseurs étaient séparés par l'espace et le temps. La république des lettres dans l'Europe des XVIIe et XVIIIe siècles permettait la circulation des savoirs par les voyages et les correspondances. Aujourd'hui, le réseau permet de travailler de Paris ou de Melbourne avec le collègue de Montréal comme s'il était dans le bureau à côté. Il y a un second aspect évident, concernant l'extension mondiale du modèle de la science occidentale basée sur l'expérimentation. Théoriquement, il est possible de répéter les mêmes expériences partout avec les mêmes instruments. Cette standardisation prend toutes sortes de formes. Les expériences en biologie et en médecine utilisent par exemple une race de petite souris blanche standardisée par la taille, le poids et la densité.

Laquelle des études du dernier volume vous a particulièrement impressionné?

Je citerais le texte de Samuel Kassow sur Emanuel Ringelblum et le projet «Oneg Shabbes». Cet historien juif polonais a décidé de résister aux Allemands en créant un centre de recherche historique clandestin sur le ghetto de Varsovie. Il a anticipé que toute la communauté juive allait disparaître et il s'est dit que les Allemands ne devraient pas imposer leur vision de l'histoire. Avec un réseau, il a ramassé les affiches, les tickets de rationnement, les menus de restaurant, même les emballages de bonbons. Il a fait des fiches en interviewant les gens. Les boîtes métalliques renfermant tout ça ont été enterrées et retrouvées (sauf une) par le seul survivant de l'équipe après la guerre. C'est un très beau texte qui montre la force de l'intelligence et la résistance d'un savant historien qui a réalisé un travail magnifique. C'est un lieu de savoir et un lieu de mémoire.