Des pétards de Newton aux bulles de Chardin

Jean-Baptiste Chardin, La bulle de savon, détail, 1739.<br />
Photo: Source Yorck Project Jean-Baptiste Chardin, La bulle de savon, détail, 1739.

On rapporte que Voltaire admirait tant le canard de Vaucanson qu'il se serait exclamé: «Sans ce canard, il ne resterait rien de la gloire de la France!» Cette reproduction mécanique de l'animal fascinait en effet les penseurs des Lumières désireux de reconstruire le système de la vie dans des machines artificielles. Sans doute le plus connu de tous, cet automate n'est qu'un des exemples que Nicolas Witkowski décrit dans son essai sur la fonction des jouets et leur rapport à l'imagination scientifique. Disons-le d'emblée, ce livre est un des plus originaux qu'on puisse lire sur l'intuition enfantine et sur la pensée à l'œuvre dans le jeu. Pour Noël, une merveille!

L'idée de départ est simple: la plupart des jouets proposent des assemblages mécaniques destinés à reproduire les énigmes de la physique et des mathématiques dans des objets qui permettent de les approcher simplement. Qu'il s'agisse du château de cartes ou des bulles de savon qui habitent la peinture de Chardin, qu'il s'agisse encore des trains en modèle réduit ou des moulins à vent, c'est toujours l'appréhension d'une loi naturelle qui se présente sous la figure d'un jeu. Pourquoi les enfants aiment-ils ces jouets? Parce qu'ils y sont confrontés au mystère de la force, de l'énergie et du mouvement, qu'ils peuvent apprivoiser en le démontant de l'extérieur. Privé d'une force autonome, aucun jouet ne se retournant contre l'enfant qui en fait l'objet de son loisir, le jouet est d'abord un morceau maîtrisé du monde susceptible d'en éclairer la part toujours immaîtrisable.

Dans une étude limpide et sensible, Witkowski parcourt l'histoire de la peinture et met en relation les jouets anciens avec les théories scientifiques qui, dans plusieurs cas, en ont découlé. Combien de prodigieux inventeurs ne furent-ils pas d'abord, nous apprend ce livre, des enfants fascinés par leurs jouets!

Les limites du jouet

Newton était fasciné par les cerfs-volants à pétards! Albert Einstein disait que rien ne distinguait son esprit de celui des enfants, car comme eux il faisait tout intensément et très lentement. L'enfant qui joue s'amuse au mystère du monde, l'adulte qui ne joue plus croit en connaître les lois, mais il a simplement perdu la capacité de s'émerveiller devant l'énigme. S'extasier devant le canard mécanique de Vaucanson est certes le fait d'un philosophe, mais quel enfant ne se laisse pas captiver devant un automate, une poupée aux cils qui se ferment, une peluche ventriloque?

Mais cela va plus loin. Plusieurs enfants, percevant les limites de leurs jouets, leur inventent des annexes ou une vie autonome. Charles Darwin, par exemple, racontait qu'enfant il avait trouvé un trésor composé de tous les fruits de la nature; sa mère, intéressée par le système botanique de Linné, lui avait enseigné le rôle des pistils et des pétales dans cette classification, et le petit Charles en fut si pénétré que ses jeux de collectionneur se transformèrent plus tard en hypothèse scientifique sur la faune des Galápagos. Les toupies, déjà signalées par Platon dans sa République, appartiennent à cet univers où l'imagination contemplant le mouvement se met en quête de son principe. Et que dire du jeu de gobelets de l'Émile de Rousseau? Une métaphysique des jouets repasse tous ces exemples pour y saisir la curiosité au contact du mysterium mundi, et on peut remercier Nicolas Witkowski de l'éclairer de manière si brillante. Walter Benjamin, qui collectionnait les jouets, aurait placé ce livre bien en vue dans sa bibliothèque.

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Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 3 décembre 2011 10 h 28

    Le mystère des poupées

    Les petites filles apprennent, développent, créent leur future maternité en jouant à la poupée. Les petits garçons en font de même avec leurs habits de superman, leurs petites voitures, camions et autres bulldozers. Le jouet est source de rêverie et aussi de réflexion sur le monde des adultes. Le jouet rend le réel malléable, on peut encore le contrôler. Le jouet est donc un intermédiaire nécessaire pour la compréhension de notre monde. À l'école l'enfant devrait jouer davantage pour mieux connaître.

  • Gilbert Talbot - Abonné 3 décembre 2011 10 h 28

    Le mystère des poupées

    Les petites filles apprennent, développent, créent leur future maternité en jouant à la poupée. Les petits garçons en font de même avec leurs habits de superman, leurs petites voitures, camions et autres bulldozers. Le jouet est source de rêverie et aussi de réflexion sur le monde des adultes. Le jouet rend le réel malléable, on peut encore le contrôler. Le jouet est donc un intermédiaire nécessaire pour la compréhension de notre monde. À l'école l'enfant devrait jouer davantage pour mieux connaître.