Entretien avec Jean-Paul Daoust - Portrait d'un poète en drôle d'animal

Jean-Paul Daoust vient aussi de terminer sa trilogie américaine avec Sand Bar.<br />
Photo: François Pesant - Le Devoir Jean-Paul Daoust vient aussi de terminer sa trilogie américaine avec Sand Bar.

Des embouteillages de grenouilles en Grèce, des attaques de corneilles à Berlin, des brochets aux dents croches à Sainte-Mélanie. Le minibestiaire (12 par 12 cm) de Jean-Paul Daoust propose des poèmes faciles à aimer et des comptines salées — «J'aime les maringouins / J'aime les maringays / J'aime les maringouiiiiiiiiiines» — sur la musique visuelle des œuvres naïves et efficaces de Cynthia Girard.

Libellules, couleuvres et autres merveilles... grossit la Collection2 des Éditions d'art Le Sabord. Ces petits livres carrés très abordables (10 $) offrent une rencontre entre auteur et artiste visuel. Libellules a été inspiré d'anecdotes que Jean-Paul Daoust a entendues en croisière de Venise à Istanbul. S'y ajoutent ses idées animalières, comme dans Les fourmis rouges: «Elles veulent construire leurs maisons / Elles sont des millions à le faire en série / Or moi je déteste les banlieues IKEA.» Le livre est sorti il y a quelques mois, lors de l'anniversaire du poète qui fêtait ses 65 ans et 35 ans de publications.

Jean-Paul Daoust vient aussi de terminer sa trilogie américaine. «The United States themselves / are essentially the greatest poem»: en ouvrant avec ces mots de Walt Whitman, L'Amérique (XYZ) en 1993, Daoust ne savait pas qu'il plongeait dans une fascination pour les États-Unis. Dernier-né et fin de la trilogie: les récits de Sand Bar. Retour aux origines de son américanophilie, à l'adolescence éclatée au bar de sa tante, au bord du lac Houghton dans le Michigan, à cette jeunesse non approuvable par la DPJ, arrosée de Singapour Sling et de Tequila glissés en catimini dans les mains du gamin par de complaisantes barmaids.

«C'est quasiment une biographie. Là, c'était ma chambre à coucher, précise l'auteur en pointant la fenêtre de la photo du bar suranné sur la photo qui illustre le livre. Je partais de Valleyfield, bled perdu où y'a à peu près juste les régates. À 12 ans j'arrive dans un autre univers: je découvre le luxe, la grande Cadillac décapotable de ma tante, ses tenues hollywoodiennes. Le brouhaha de la vie américaine, j'ai été plongé dedans.»

Pur rêve américain. Le neveu de ce récit d'initiation apprend, rôdant des deux côtés du comptoir, remplissant les coolers, comptant la caisse, observant les valses intimes des corps alcoolisés dans les voitures. Il assiste à l'arrivée de Motown, aux premiers pas sur la Lune et à l'annonce du décès de Marilyn Monroe. L'orchestre sept soirs sur sept, la découverte des travelos, le regard coulant de certains des

50 000 soldats qui cherchaient, toutes les deux semaines, «un endroit pour faire le party, et le Sand Bar était la place hot», ont été l'école estivale de Daoust. «J'avais deux mondes parallèles. Je suivais le cours classique avec les curés, j'apprenais le grec, le latin, la discipline, avec le blazer et toutte le set-up, dans un milieu moral, codifié. Trois mois par année j'allais au Michigan et c'était le free-for-all», indique Daoust de ses r roulés façon séminaire.

L'homme et le poète

On y comprend mieux l'homme et le poète, ses phrases punchs, ses références populaires, ses mots d'anglais, sa flamboyance, sa façon de montrer à la fois les coulisses et la représentation. «À 12 ans, ils m'ont câlissé sur scène pour chanter. J'ai eu les spots très vite dans la face; je sais quand c'est show time.» Jean-Paul Daoust en a gardé un sens de l'oralité. «De mon vivant, je nuis à mon oeuvre. Tout le monde me pense show off pis envoye un autre verre et un boa au cou», tranche le poète. Si Daoust traîne une image de dandy, le plaisir qu'il prend à slalomer à la lisière de l'ironie, du mauvais goût et du cynisme l'apparente autant à Liberace qu'à Oscar Wilde. «J'ai pourtant des recueils comme Élégie nocturne (Planète Rebelle) ou Les saisons de l'Ange (Noroît) qui sont très intimes, tranquilles.»

L'écriture de ces récits n'a pas été facile. «Je pense que les poètes, on est paresseux. C'est de l'ouvrage en tabarnak, écrire de la prose! Le poème n'aurait peut-être pas porté un éclairage aussi personnel, émotif. C'est plus terre à terre, avec des histoires et des phrases qui se disent. Je voulais rester près de sujet, verbe, complément.» Une candeur — souvenirs obligent? — se dégage de la langue, dévoilée par l'abondance de points d'exclamation. Déjà, Daoust a d'autres projets. «C'est long. Sand Bar, ça m'a pris

15 ans à lui régler son karma.» Un récit fantastique de vampires. Un recueil de poèmes de voyages. À 65 ans, bientôt 66, le poète est bien loin de la retraite.

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Libellules, couleuvres et autres merveilles
Jean-Paul Daoust, illustrations de Cynthia Girard
Éditions d'art Le Sabord
Trois-Rivières, 2011, 50 pages

Sand Bar
Jean-Paul Daoust
Lévesque éditeur
Montréal, 2011, 100 pages