Gil Courtemanche ou l'éthique de l'indignation

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Chroniqueur au Devoir, Gil Courtemanche est mort l'été dernier, à l'âge de 68 ans. Louis Cornellier, notre responsable des essais québécois, connaissait à peine l'homme, mais fréquentait assidûment son œuvre. À l'occasion de la parution du livre Le camp des justes, un recueil des chroniques de Courtemanche parues dans Le Devoir de 2002 à 2011, il livre ici sa vision de l'œuvre journalistique du regretté romancier et chroniqueur.

«La mort, écrivait Gil Courtemanche au moment du décès de Jean-Paul II, n'est pas le temps des règlements de comptes avec celui qui part, ni celui du mensonge admiratif. La mort ne doit surtout pas servir de prétexte à un délire médiatique admiratif et glorifiant qui travestit à la fois la personne et les faits. Les morts, même les plus orgueilleux, ne demandent pas qu'on mente en leur nom.» Gil Courtemanche était orgueilleux. Il est mort prématurément le 19 août 2011. Pour être fidèle à sa mémoire, j'en parlerai ici sans mentir.

Même s'il était chroniqueur au Devoir, Gil Courtemanche n'était pas mon ami. J'ai eu affaire à lui personnellement deux fois. Dans les deux cas, ce fut une catastrophe. La première fois, au Salon du livre de Montréal en 2003, il m'a apostrophé pour me traiter d'ignoble révisionniste parce que je ne partageais pas son interprétation du génocide rwandais. Surpris par son arrogante rudesse, j'ai tout de même voulu entamer une discussion, mais il s'est détourné avec mépris. Plus récemment, parce que j'avais critiqué ses positions en faveur d'une décentralisation des pouvoirs au Québec, Courtemanche m'a envoyé un courriel au ton dédaigneux dans lequel il m'accusait de mauvaise foi, tout en insistant pour que je ne lui réponde pas. Bonjour l'ambiance, comme on dit.

Devant autant d'animosité, j'aurais pu décrocher. J'ai pourtant continué à fréquenter l'oeuvre de Courtemanche — j'ai lu l'oeuvre entier — parce que les désagréables aspérités de l'homme n'annulaient pas les qualités de l'auteur, romancier et intellectuel. J'aime ses romans, surtout le camusien Le monde, le lézard et moi (Boréal, 2009), et ses chroniques du Devoir, substantielles et stylisées.

Un indigné permanent

En relisant ces dernières, regroupées dans Le camp des justes, je retrouve presque à chaque page ce qui m'attache à cet intellectuel, par-delà sa personnalité rébarbative. Courtemanche, en effet, était un indigné permanent, mais qui avait le souci de soumettre ses emportements à l'épreuve des faits. Homme de gauche, il veillait cependant à ne pas succomber à la tentation de la pensée réflexe, qui consiste à réagir en fonction de dogmes idéologiques préétablis. Courtemanche était un homme révolté, mais le militant, chez lui, ne faisait jamais taire (sauf dans le cas du Rwanda, peut-être) le journaliste.

En octobre 2006, par exemple, il surprend tout le monde en signant une chronique dans laquelle il appuie sans réserve l'intervention militaire en Afghanistan. «Le pacifisme et le neutralisme ne constituent pas toujours des attitudes vertueuses et humanistes, écrit-il. Il arrive qu'ils soient aussi une forme de démission et de repli sur soi, une sorte d'égoïsme sophistiqué. [...] Si on croit que la stabilité du pays et que la sécurité des civils constituent une bonne chose pour le monde entier, ce que je crois, voilà plutôt une raison d'y rester et d'y intensifier la lutte contre les talibans.» Courtemanche se trompait peut-être — la situation, aujourd'hui encore, reste difficile à évaluer —, mais il prenait là une position courageuse pour quelqu'un de son camp.

Peu de chroniqueurs québécois ont consacré autant d'énergie que lui à comprendre et à faire comprendre les grands enjeux internationaux. Amoureux déçu de l'Afrique et d'Haïti, Courtemanche blâme bien sûr les puissances occidentales pour leur comportement dans ces régions du monde, mais il n'épargne pas les potentats locaux. Il est vrai, explique-t-il, que l'Occident se comporte en rapace dans les pays du tiers-monde, mais il est tout aussi vrai qu'«il n'y a jamais eu de solutions africaines à des crises africaines». L'engagement du journaliste dans tous ces débats du bout du monde ne tenait pas qu'à une curiosité personnelle, mais à la conscience du fait que le monde, plus que jamais, est notre territoire. «On sait déjà que les bas salaires de la Chine effacent des emplois à Huntingdon, écrit-il, mais nous ne sommes pas encore suffisamment conscients de l'unité organique de la planète. La lutte pour notre prospérité et notre confort passe obligatoirement par la lutte contre la pauvreté dans le monde. Il y va de notre intérêt. Ce n'est pas une question de générosité mais d'égoïsme bien compris.»

Courtemanche et la question nationale

Sur la scène canadienne, Courtemanche déplore «la rupture radicale opérée par le gouvernement Harper avec cinquante années de politique étrangère canadienne», avec «cette longue tradition de justice et d'équilibre». Il critique avec sévérité la «version nordique du rêve américain» qu'incarnent les conservateurs.

Au Québec, le chroniqueur vomit le populisme d'un Mario Dumont qui cherche en nous «la part d'ombre», démasque les «lucides» qu'il assimile à des nantis conservateurs, frappe sur l'opportunisme dangereux de Jean Charest et s'inquiète de l'insouciance des électeurs pour lesquels «le choix politique s'est transformé en choix de consommateur».

Admirateur de René Lévesque et du premier gouvernement péquiste, Courtemanche, qui n'a que de bons mots pour Pauline Marois en 2006, ne supporte plus le «PQ sans âme» d'aujourd'hui et en tire la conclusion hâtive que l'indépendance est dépassée. Il ne semble pas se rendre compte que son appel à passer à autre chose — «il n'y a pas qu'une seule formule pour progresser, construire et développer un monde meilleur» — n'est qu'une autre forme chic de la démission nationale.

Malgré quelques désaccords idéologiques et une radicale incompatibilité de caractères, bien des choses m'attachent à l'oeuvre de Gil Courtemanche. Il arrivait à l'intellectuel de craindre que sa passion du monde et des grands débats ne l'éloigne des «petits bonheurs» de la vie quotidienne. Son autofiction Je ne veux pas mourir seul (Boréal, 2010) ne dit pas autre chose.

«L'homme révolté, écrivait-il pourtant en rendant hommage à Michel Chartrand, pour parvenir à l'équilibre sur la corde raide de la critique permanente, doit croire profondément au bonheur et à la beauté des choses. [...] On ne peut dénoncer la laideur du monde si on en ignore la beauté sous toutes ses formes.» C'est aussi mon credo.

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Collaborateur du Devoir
7 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 26 novembre 2011 07 h 52

    Le Devoir

    «Fais ce que dois», voilà pourquoi je lis Le Devoir.
    Merci à Louis Cornelier qui fait ce qu'il doit.

  • Jacques Légaré - Inscrit 26 novembre 2011 09 h 02

    Demain sera social-démocrate nouvelle donne, ou cataclysmique



    Gil Courtemance représente la gauche des 1970s.

    Mais que d'erreurs fit-elle pour se faire ravir le pouvoir par la droite de 1980s (Tatcher, Reagan, Martin, etc), et qui ne fait aujourd'hui que perdurer (Harper, Sarkozy, Merkel, Cameron, Monti).

    Les mesures sociales-démocrates auraient dû être raffinées, approfondies pour éviter la situation dans les dettes publiques, l'inflation (importante dans les 1970s).

    Cet attentisme dénué de toute imagination (Carter, Mitterand, Tony Blair), a détourné le peuple de ses dirigeants. La droite vint alors pour casser l'État. L'illusion qui permet cet appauvrissement est l'effet de revenu que nous donnent les produits chinois à bas prix.

    Tout capitaliste ne travaille qu'à court terme. Un banquier français me dit un jour: «Au delà de 5 ans, pour nous, c'est le noir absolu». Comme le peuple pense tout aussi à court terme (mon emploi, mon fonds de pension, ma profitabilité), exit la sociale-démocratie pourvoyeuse d'emplois durables, écolos.

    En fait, nos démocraties doivent réconcilier l'entreprise libre avec toutes les grandes valeurs de la gauche nouvelle (égalitaire et écologique). Hors de ce consensus, on tournera en rond, ou on piquera du nez vers toutes les dérives avec, à chaque pas, des mesures à la petite semaine (Plan Nord, gaz de schiste, dettes souveraines et autres maux de ventres) avec aspirine pour mieux dormir.

    La droite veut la croissance pour enterrer par des sous nos carences structurelles sociales, et la gauche classique veut toujours redresser le contrat social riches/pauvres sans convaincre, ou à tout le moins neutraliser, l'élite économique droitiste.

    En plus, cette dernière possède le seuil d'influence des medias par sa part privée dans les medias, qui fait que le peuple reste cyniquement dans le doute radical ou l'affaissement découragé. Pour preuve, les Indignés n'ont reçu aucun appui populaire.

    Nous sommes des dinosaures ignorant des comètes qui s'en viennent

  • pruno - Abonné 26 novembre 2011 10 h 34

    Substantiel et stylisé

    J'ai beaucoup apprécié l'approche honnête et amicale de Louis Cornellier concernant l'oeuvre et le caractère de Gil Courtemanche l'ingigné. Le ton juste, modéré et sincère nous le fait mieux connaître, pour vrai.
    Ainsi pour le Falardeau du "Très mauvais ami".
    Merci.
    Jacques Senécal

  • Joane Hurens - Abonné 26 novembre 2011 17 h 01

    Un irrésistible coup de griffe

    J'aurais été bien d'accord avec les critiques précédentes si ce n'avait été ce petit coup de griffe empoisonnée que vous n'avez pu vous empêcher de donner. Je parle des qualités journalistiques de Gil Courtemanche que celui-ci aurait «peut-être fait taire» dans le cas du Rwanda. Comme s'il avait eu tort!

    Alors que c'est vous, monsieur Cornellier qui vous entêtez à nier la responsabilité française avec votre grrrand ami Philpot dans le massacre rwandais. En fait, le gouvernement français a commencé à reconnaître une certaine responsabilité - du bout des lèvres sans doute - dans la tragédie rwandaise. Mais au diable les faits, n'est-ce pas quand on a la foi. On peut se permettre une petite mesquinerie maintenant que Gil n'est plus là pour vous hurler qu'il n'est pas dupe de ce détournement dans ce qui tient lieu d'hommage.

    On a eu tort de vous confier cet «hommage».
    Nausée! Comme à chaque fois que vous touchez au Rwanda.

    Indigne du Devoir.
    Joane Hurens

  • Darwin666 - Abonné 27 novembre 2011 01 h 02

    Un peu beaucoup d'accord avec Mme Hurens

    Sans aller aussi loin qu'elle, ne connaissant pas suffisamment l'enjeu en cause (le Rwanda), j'ai aussi bondi en lisant le fameux «(sauf dans le cas du Rwanda, peut-être)» Ayant mis la table clairement sur leur différend au début de l'article, était-il pertinent d'y revenir? Cela, de fait, sent le ressentiment pourtant nié au départ.

    J'ai aussi tiqué sur la phrase suivante «Il ne semble pas se rendre compte que son appel à passer à autre chose — «il n'y a pas qu'une seule formule pour progresser, construire et développer un monde meilleur» — n'est qu'une autre forme chic de la démission nationale. »

    Ce type de jugement, auquel M. Cornellier nous a malheureusement habitué dès qu'il est question de religion ou d'indépendance, arrive aussi comme une verrue sur le nez. Dommage, car le reste du texte est excellent, un des meilleurs de M. Cornellier.