Essai littéraire - Patrick Tillard et le monde de la négation

Vous connaissez peut-être cette saillie de La Bruyère: «La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire; et de quelques autres, c'est de n'écrire point.» Robert Walser a peut-être longtemps cherché, qui sait, à la mettre en application. L'écrivain suisse (1878-1956), après avoir beaucoup écrit, s'est emmuré pendant vingt-trois ans dans un silence littéraire qui fait couler encore beaucoup d'encre.

Sa grève du verbe est une lointaine cousine de celle de Jean-Pierre Issenhuth, mort récemment, qui s'interroge souvent dans ses Carnets sur la nécessité de l'écriture, alternant — parfois dans une même page — la tentation d'exister comme écrivain avec le «désir d'être un ver et de disparaître».

Et n'allons pas oublier le Bartleby de Melville, bien sûr, figure ultime et quasi clownesque du scribe récalcitrant. Sa célèbre formule devant toutes les injonctions, «Je préférerais ne pas», brille comme une ampoule nue. Étudié notamment par Blanchot, Deleuze et Agamben, Bartleby symbolise peut-être mieux que personne, dans sa radicalité jusqu'au-boutiste, la fascinante (parce que paradoxale) posture du refus littéraire.

Une affaire de dévalorisation

Avec De Bartleby aux écrivains négatifs, Patrick Tillard, nouvelliste et romancier (Xanadou, L'Instant même, 2006), explore sur le mode savant (le livre est issu d'une thèse de doctorat défendue à l'UQAM en 2008) cette veine en apparence moins fertile de la littérature moderne et contemporaine. Il cherche à compren-dre et à saisir les motivations de ces «écrivains négatifs», maîtres du refus, aquoibonistes de choc («Qu'a pas besoin d'oculiste pour voir la merde du monde», faisait chanter Gainsbourg).

Qu'il s'agisse de Magloire-Saint-Aude, de Fernando Pessoa ou de Paul Nougé, Patrick Tillard examine ainsi la portée du silence de ces victimes consentantes de «l'agraphie».

Et les «taiseux» mis en lumière par Patrick Tillard sont bien entendu tous de véritables écrivains — certainement pas des écrivains ratés. Symptôme d'une époque, l'émergence de ces emmurés vivants de la parole littéraire s'accompagne de la dévalorisation progressive de l'écriture dite littéraire. Désaffection, exil intérieur, fatigue et silence: autant de manières de vivre un «soupçon primordial» à l'égard de la littérature contemporaine, écrit Tillard. Une réaction existentielle, peut-être, face à un phénomène de fond qui réduit de plus en plus l'écrivain à n'être que le «porteur d'une parole bavarde et sans but». Une forme d'immolation, si on veut. Un geste de protestation sacrée.

À la barre de cette enquête, notamment, convoqué par Tillard parmi d'autres témoins-experts: l'auteur de Bartleby et compagnie et de Docteur Pasavento, Enrique Vila-Matas, qui se penche depuis longtemps sur la figure de ces récalcitrants littéraires, dont celle de Robert Walser, sorte de «frère légendaire de Bartleby».

Une fascinante porte d'entrée sur un monde de doutes et de signification. Et un questionnement plus que pertinent sur la valeur de la littérature à notre époque bercée par les gazouillis et les effets pervers du loisir littéraire.

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Collaborateur du Devoir