Essais - L'identité européenne en question

À ceux qui s'interrogent sur la crise de l'Europe, les difficultés politiques d'une gouvernance unifiée apparaissent de plus en plus comme l'obstacle principal à la réalisation de l'idée européenne originelle. Cette situation complexe stimule à son tour la réflexion sur l'identité de l'Europe, confrontée, pour ne donner que l'exemple le plus difficile, à la demande d'adhésion de la Turquie.

Nombreux sont les essais qui cherchent à exprimer cette identité et les chemins pour le faire illustrent deux approches convergentes: nous trouvons, d'une part, les réflexions de ceux qui insistent sur la communauté d'histoire, au cœur de laquelle ils situent l'appartenance à la chrétienté depuis l'é-poque de la formation des États européens au Moyen Âge.

Dans la lignée ouverte par Henri Pirenne, les historiens européens n'ont cessé de creuser l'écart qui sépare l'Europe chrétienne de l'Islam. Pour d'autres, ce n'est pas tant l'histoire commune qui fonde l'identité européenne qu'un héritage de culture, partagé sur un territoire qui pourrait être fluide et où la chrétienté pourrait ne pas être l'élément principal. C'est à ce groupe de penseurs que veut se relier le dernier essai de Jean-François Mattéi.

Aux yeux de ce grand lecteur de Platon et de Heidegger, l'Europe n'est ce qu'elle est que par sa tradition de rationalité. Comme Husserl dans sa grande conférence de 1937, Mattéi voit d'abord dans la culture européenne l'expression d'un privilège de l'esprit, soutenant à la fois l'exercice de la critique et la distance d'avec l'expérience immédiate.

Si la culture européenne existe comme expérience commune des nations qui la font vivre, c'est en effet surtout en tant que réflexion sur elle-même. Le plaidoyer vibrant qui est exposé ici en récapitule beaucoup d'autres, et il n'est pas difficile de s'accorder avec Mattéi pour reconnaître à la culture européenne cette grandeur historique dans le déploiement des arts et de la pensée. Mais son argument va plus loin, comme le titre de l'essai nous invite à le considérer.

Quel procès ?

De quel procès parle-t-on ici? S'adressant à tous ceux qui reprochent à la culture européenne de maintenir, en la figeant, une identité ethnocentrée, Mattéi veut en effet opposer une lecture très différente. Si le reproche d'ethnocentrisme vise le refus de la différence et l'arrogance à l'égard des cultures développées ailleurs, il pourrait manquer sa cible. L'Europe ne donne-t-elle pas dans son histoire, comme Rémi Brague l'a montré, l'exemple d'une culture entièrement décentrée?

L'argument se fonde sur une lecture où l'effort philosophique et scientifique n'a de cesse de comprendre l'autre, dans le but de produire une compréhension universelle de la culture. Ce débat ne peut éviter de faire intervenir le jugement européen sur l'infériorité des cultures différentes, et pourtant n'est-ce pas au sein même de l'Europe qu'on a vu se développer les passions les plus fortes pour les «arts premiers», comme en témoigne le nouveau musée du Quai Branly? De Montaigne à Lévi-Strauss, l'Europe a tenté en effet d'exorciser cette culpabilité de la domination en recourant à un travail de raison qui, sur beaucoup de registres, n'a fait souvent cependant que la renforcer en exacerbant la haine de soi. Le paradoxe est difficile, mais il résiste.

L'intérêt de cet essai est d'intervenir dans un moment où la crise de la culture européenne analysée par Husserl fait retour. Partisan d'une universalité fondée en raison, Mattéi n'est pas de ceux qui acceptent un relativisme où toutes les cultures se valent et son parti européen est aussi net que constant. Le procès où il intervient, un procès mené sur le terrain de l'anticolonialisme, le porte à tenir une position pleinement platonicienne: l'essence rationnelle de l'Europe est le résultat d'une histoire inaliénable, qui ne saurait être déstabilisée par la mauvaise conscience. Pourra-t-elle se maintenir? Paul Valéry l'espérait, tout en exprimant une inquiétude tragique. Jacques Derrida, reprenant le texte de Valéry, pensait qu'aucune identité ne possède le prédicat d'essence qui lui assure une pérennité. La confrontation dont le bel essai de Jean-François Mattéi nous fait le témoin pourrait en effet donner lieu à une transformation historique de l'expérience européenne, invitée à repenser son rapport à la différence. Chacun est invité ici à relire les signes du présent et à faire ses choix.

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Collaborateur du Devoir