Bédé - Dans la chaleur d'une nuit de 1948

Illustration de Pascal Blanchet pour «Nocturne». <br />
Photo: Editions de La Pastèque Illustration de Pascal Blanchet pour «Nocturne».

Maudite machine! L'erreur technique peut changer radicalement le sens d'une histoire. Et Nocture (La Pastèque), dernier récit illustré de l'atypique créateur Pascal Blanchet, en fait certainement la démonstration.

Débutée il y a quatre ans sur une table à dessin, cette balade dans la touffeur d'une nuit new-yorkaise en 1948 a été arrêtée net en cours de production à cause de la... mort de son disque dur, comme on dit en pleurant quand ça arrive. Une défaillance fatale qui a emporté les 100 premières pages du récit, soit la moitié de l'oeuvre. «Je n'avais pas de sauvegarde», dit Blanchet, rencontré il y a quelques jours dans un bureau-loft montréalais. «Pendant huit mois, je n'ai rien voulu faire. Et finalement, quand j'ai repris les crayons, l'histoire était rendue à un autre endroit.»

Le mal a certainement été pour un bien qui, depuis quelques jours, expose toute sa beauté, son esthétisme délicieusement extirpé d'une autre époque et ses introspections urbaines sur 208 pages de papier glacé. Nous sommes à New York, un 28 août au soir. Il y a une vague de chaleur extrême. Sur les ondes de NBC, Anne Scheffer fait résonner le In the Still of the Night de Cole Porter. Une serveuse pleine de tristesse, un romancier perdu dans Brooklyn vont en absorber chaque tonalité, en plaçant leur destin singulier sur des voies parallèles dans cette ville.

«C'est un bouquin que j'ai fait pour me faire plaisir, dit Pascal Blanchet. New York à cette époque, j'adore. L'architecture est d'une richesse fabuleuse, pleine de détails, pleine de textures, elle est très théâtrale», donnant du coup l'impression, sur chaque page, que les personnages livrent finalement leur angoisse existentielle sur une scène.

Porté par la radio, qui a connu ses plus belles années dans cet après-guerre plein d'optimisme, le décor s'imposait donc pour cette histoire qui se savoure comme un voyage dans le temps raconté par l'entremise d'une série de toiles élégantes, de compositions précises, uniques, sensibles et vachement touchantes qui magnifient autant les codes visuels de ce vieux temps que le talent d'illustration de Blanchet.

«J'aime beaucoup le design de cette époque, dit-il. C'est un design de rêve. L'architecture, les objets portaient un optimisme et un idéal que l'on ne retrouve plus aujourd'hui. Désormais, le rationalisme et l'austérité sont de mise. À l'image de notre époque.»

Créateur à part dans l'univers du 9e art, assembleur inclassable d'histoires en image — «j'aime bien ce qui ne peut pas être nommé», dit-il —, Pascal Blanchet, qui signe régulièrement des illustrations dans les pages du New Yorker, du National Post ou d'En route magazine, poursuit ici la construction d'une oeuvre littéraire riche aux lignes enivrantes, projet qu'il a amorcé avec La fugue, Rapide-Blanc et Bologne dans les dernières années... pour s'avancer doucement vers le champ de l'animation où Nocturne trouverait facilement sa place.

«Ce serait vraiment jouissif, dit-il. Quand je dessine, je vois toujours mes images bouger. J'aimerais vraiment faire un film d'animation...» Mais, contrairement à l'univers graphique de sa dernière création, rien n'est pour le moment très clair dans ce domaine, avoue-t-il.