Nouvelles - Reconstruire le monde

Qui a écrit que l'adolescence est un monde aux arêtes vives? Dans son deuxième recueil de nouvelles, Camille Deslauriers réunit Nicolas, Moema, Alex et les autres, tous ballottés comme des bulles d'air dans l'eau trouble de l'adolescence. À l'école, à la maison, dans la rue, tantôt ils s'élancent avec l'impétuosité de leur âge, tantôt ils se replient sur eux-mêmes ou prennent la fuite. Ils ont des deuils à faire, des virages à prendre, des métamorphoses à subir. Ils sont amoureux, en rébellion ou en quête d'absolu.

Cette phase si critique qu'est l'adolescence, avec ses déchirements et ses exaltations, est abordée par l'auteure avec beaucoup de finesse et de sensibilité. Dans Pomme et seringue par exemple, Alex, décrocheuse, fugueuse et héroïnomane, finit par troquer la seringue contre le violoncelle grâce à un vieux luthier. Dans À plusieurs mers d'elle, Amélia explique aux policiers qu'elle n'a pas d'idées noires, qu'elle n'est pas déprimée, qu'elle ne voulait pas se suicider. Elle est montée sur le parapet du pont Jacques-Cartier pour se rapprocher de sa mère disparue dans l'océan Indien il y a douze ans. À la demande de son prof, Éloïse doit écrire un abécédaire poétique. Elle choisit l'amour, ça lui permettra au moins de penser à Nathan: «L'amour est un abricot pulpeux dont le jus nous coule sur le menton [...] et dont nous découvrons la saveur avec tant de bonheur.» Voilà qu'elle découvre que Nathan en aime une autre: «L'amour est un orage qui éclate en plein coeur et qui n'arrête pas de tonner entre nos tempes.»

Éloïse écrit pour engourdir ou surmonter une première trahison amoureuse (L'abécédaire). Sur un ton plus ludique, Marie-Ève se demande «commentfairecommentfairecomment faire» pour séduire son professeur de géographie (Toute l'année, l'éternité). La parole d'une jeune enseignante, elle-même fraîchement sortie de l'adolescence, boucle ce recueil touchant, où la rébellion des «ados» leur permet finalement de mieux reconstruire le monde.

Il émerge d'Eaux troubles une sorte de lyrisme tranquille et voyageur, dans le sens où c'est la vie intérieure des ados qui est portée à la lumière. On retrouve l'écriture souple et poétique de Femme-Boa (L'instant même, 2005), la limpidité du style et l'acuité du regard de l'auteure, professeure de littérature à l'Université du Québec à Rimouski. Camille Deslauriers, une voix particulièrement douée à suivre.

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Collaboratrice du Devoir

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