Essai - Curiosités épistolaires

Rédiger une lettre peut signifier mille choses, mais trouve-t-on de définition plus jolie et plus simple que celle donnée par Diderot à sa correspondante Mme de Maux: «L'art d'écrire n'est que l'art d'allonger ses bras»? Spécialiste québécois de la littérature épistolaire, Benoît Melançon, qui la cite, suggère que les mots d'affection conjurent la distance. Parfois, il s'agit même, comme chez Hubert Aquin, de lettres d'outre-tombe.

En 1977, on posta quelques messages du romancier montréalais, de telle sorte qu'ils semblèrent parvenir de l'au-delà. Louis-Georges Carrier, grand ami d'Aquin, explique: «J'ai reçu une lettre de Hubert après son suicide dans laquelle il me fait ses adieux et me donne rendez-vous dans l'autre monde.»

S'il ne mentionne pas cette anecdote de la vie littéraire québécoise, Melançon, dans l'essai Écrire au pape et au Père Noël, aborde notamment la correspondance d'outre-tombe. Il évoque le roman La promesse de l'aube, de Romain Gary, dans lequel une mère demande à une amie d'envoyer, après sa mort, successivement à son fils des centaines de lettres qu'elle a déjà écrites, et ce, pour laisser croire qu'elle reste vivante...

Le livre de Melançon se veut un «cabinet de curiosités épistolaires». L'essayiste divertit pour faire réfléchir. On discerne dans l'histoire de la littérature ce qu'il appelle un «imaginaire épistolaire», qui n'a souvent rien à envier à l'imaginaire de la poésie, du roman ou du théâtre. Comme paraissent le comprendre, à chaque été au Québec, Les Correspondances d'Eastman, la lettre résume la littérature. Elle ne le fait pas nécessairement. Pour tourner en dérision le prestige d'écrire aux grands de ce monde, Melançon déterre des vers extraits d'un drame oublié de Moïse-Joseph Marsile (1846-1933), natif de Longueuil. Dans la pièce, consacrée à Lévis et à «l'abandon de la Nouvelle-France», Mme de Pompadour déclare: «L'évêque de nouveau de ses foudres me frappe: / La couronne est en jeu, je vais écrire au pape.»

Les nombreux enfants qui, eux, écrivent au Père Noël ne se doutent pas que les plus vieux courent un risque en lançant une bouteille à la mer. Il se peut, signale l'essayiste, que la bouteille jetée d'une île déserte par un naufragé soit «reçue par... un autre naufragé, sur une autre île déserte».

N'est-ce pas là le risque de publier une oeuvre littéraire? Melançon a la finesse de l'insinuer en se référant à Kafka, pour qui écrire des lettres est «un commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre».

Dans une lettre citée dans le livre, Saint-Denys Garneau s'adresse à une correspondante aux messages parfumés. Au lieu du parfum de sa présence, il hume le parfum de son absence et trouve que celui-ci «parle peut-être davantage parce qu'il n'y a que lui qui parle». C'est définir la littérature, sa solitude et son secret.

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Collaborateur du Devoir