Bédé - Des entretiens avec le mystérieux Enki Bilal

Enki Bilal photographié à Paris en 2009 lors d'une exposition de ses dessins. <br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Émilien Cancet Enki Bilal photographié à Paris en 2009 lors d'une exposition de ses dessins.

Peu de dessinateurs ont autant marqué que lui le public du 9e art. Dans des entretiens, Enki Bilal se livre enfin un peu. Il parle aussi bien de ses origines que des principaux thèmes à l'origine de son œuvre et de son style unique.

Il a initié des milliers de lecteurs à l'art du beau bizarre et à la fascination pour l'étrange. Il a marqué durablement les esprits avec sa Femme piège, sa Foire aux immortels, son Froid équateur, son 32 décembre ou son Animal'z. Il a montré son talent autant avec des teintes de gris sur du papier blanc que sur les planches d'un théâtre et sur pellicule. Et malgré tout, après 30 ans d'une carrière pendant laquelle il a fait tomber la frontière entre la bande dessinée et l'art contemporain, il reste encore et toujours un des grands mystères du 9e art.

Enki Bilal parle peu de lui, c'est vrai, tout comme des fondements de son univers graphique ou des mondes qu'il a assemblés jusqu'à aujourd'hui. Il parle peu, mais en raconte finalement un peu plus dans Ciels d'orage (Flammarion), transcription d'entretiens que le bédéiste a eus avec le journaliste et romancier français Christophe Ono-dit-Biot.

L'aventure s'est terminée en juillet dernier au terme de 42 heures de rencontres, réparties sur plusieurs semaines, pendant lesquelles un admirateur de Bilal a essayé d'ouvrir la boîte noire du créateur pour essayer de «comprendre l'un [des] plus grands artistes vivants», écrit-il en guise d'introduction. Au bon moment.

«J'approche de la soixantaine, et des tas de choses me rattrapent, dit le bédéiste. J'ai passé ma vie à être un acteur de l'imaginaire. Je m'y suis propulsé et développé, une grande partie de ma vie réelle devenant presque virtuelle».

Le résultat confirme le bon choix du mot «tentative» et propose du coup un voyage fascinant de la Yougoslavie, où il est né, de Paris, où il a été consacré, du feu nucléaire à l'amour du vert (nouveau terrain de jeu qu'il explore avec Animal'z et Julia & Roem), de Nikopol à Warhole et de la peur de la crispation identitaire à l'hybridation, thèmes fondateurs de ses récits torturés et torturants. Un voyage durant lequel le lecteur va découvrir que la linéarité ennuie ce «créateur dopé à l'info et à la littérature», que Valerian, le personnage de Christin avec qui il a fait ses premières oeuvres, est à l'origine de tout, que ses femmes sont tristes et froides pour ne pas ressembler aux caricatures à grosses poitrines salement exploitées, selon lui, par le monde de la bande dessinée, et que si ses personnages sont déphasés, ce n'est pas un hasard.

À propos de La foire aux immortels, il dit: «Une histoire m'envahissait, et j'ai eu envie de me laisser envahir [...]. J'avais envie de bâtir un antihéros qui soit un peu mon double. Un type débarqué d'ailleurs comme moi, totalement déphasé, un personnage que j'aurais envie d'aimer. [...] Je fabrique un univers politique bipolaire et puis je laisse venir les idées les plus farfelues, dont celle qui va s'imposer, cette pyramide immobilisée au-dessus de Paris pour cause de manque de carburant. Une situation absurde...»

Intime, précise, décontractée — parfois —, critique, introspective et éclairante — par moments —, cette longue conversation avec ce maître de l'aquarelle, de la gouache et du pastel replace aussi l'oeuvre de Bilal au coeur de ses préoccupations: l'absurde, oui, tout comme l'injustice, l'obscurantisme que les hommes savent si bien articuler pour mieux se rendre la condition difficile. Des ingrédients qu'Enki Bilal sait si bien manier, disséquer, contracter et distordre dans ses pages avec ce petit plus qu'Ono-dit-Biot approche dans ces entretiens sans jamais vraiment réussir à l'atteindre. Preuve finalement que le génie, ça se savoure plus que ça s'explique.