Le feu méconnu d'Éva Circé-Côté

Après le succès de la biographie consacrée à cette femme étonnante, l'historienne Andrée Lévesque publie un choix intelligent de ses chroniques publiées entre 1900 et 1942. On y découvre une femme moderne qu'on a jusqu'ici injustement confinée au silence dans un coin sombre de l'histoire.

«Décidément, Le Devoir est un journal macabre, le titre lui-même semble avoir été fabriqué avec du bois de cercueil.» Éva Circé-Côté, libérale radicale, écrit cela en 1910 à la naissance du quotidien qu'elle juge clérical. Mais elle dira en 1937 sur son fondateur, Henri Bourassa: «Tous les autres hommes politiques nous ont trahis sauf lui, pourquoi?» Parce qu'il est, répond l'admiratrice de l'audace des suffragettes, le petit-fils «du surhomme»!

Éva Circé-Côté (1871-1949) s'enthousiasme pour le grand-père de Bourassa, Louis-Joseph Papineau, dont le «verbe sauveur» suscita, selon elle, «l'éveil de notre pensée». Elle voit «les martyres et les précurseurs du féminisme» dans les militantes britanniques qui ne craignirent pas, au début du XXe siècle, de bousculer des agents de police, de faire la grève de la faim, de casser des vitres, de mettre le feu pour que l'on accorde le droit de vote aux femmes.

La journaliste montréalaise d'avant-garde se singularise parmi les féministes canadiennes-françaises de son temps, militantes plus proches de dames patronnesses que de novatrices, et sa vénération pour Papineau s'assimile à une passion pour le progrès. Aussi, sa biographe Andrée Lévesque n'hésite-t-elle pas à donner aux Chroniques d'Éva Circé-Côté, soixantaine d'articles choisis presque inaccessibles jusqu'ici, le sous-titre Lumière sur la société québécoise, 1900-1942.

Ostracisée par cette société à cause des obsèques laïques (1909) de son mari, Joseph-Salomon Côté, la libre penseuse doit, après s'être fait connaître en signant Colombine, collaborer, sous d'autres pseudonymes, à des feuilles de second ordre. Elle écrira dans l'ombre pour garder son poste à la Bibliothèque de la Ville de Montréal.

La condition des femmes

En 1920, Éva Circé-Côté résume l'obscurantisme de notre milieu en signalant que le cardinal Bégin, archevêque de Québec, «est plus catholique que le pape». Benoît XV, explique-t-elle, «ne s'est jamais prononcé contre le féminisme et l'instruction obligatoire», mais le prélat et d'autres membres de la hiérarchie d'ici fulminent «contre ces deux formes de l'émancipation intellectuelle».

La chroniqueuse réclame le droit des femmes au travail rémunéré, leur égalité salariale avec les hommes, et lutte contre le militarisme et la peine de mort. Si elle s'oppose à des idées rétrogrades de Bourassa, en particulier à son antiféminisme, elle loue son anti-impérialisme héroïque. Comme lui, elle favorise le rayonnement du français au Québec et démystifie, trouve vaine, la défense de cette langue ailleurs par nos minorités.

En 1937, année du centenaire de la révolution rêvée par Papineau, Éva Circé-Côté démasque, sous le nationalisme de Lionel Groulx, «une sorte de théocratie à peine voilée». Sa clairvoyance nous invite à penser qu'au nom d'une mystique populaire de l'autorité, le cléricalisme désincarna l'élan libérateur des Patriotes.

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Collaborateur du Devoir

2 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 13 novembre 2011 12 h 57

    Feu d'une époque lumineuse et dans une grande noirceur?

    Femme née en 1871?
    Ses chroniques publiées entre 1900 et 1942?

    Une pensée nuancée, pétillante, pleine d'humour.
    Comme elle a du se sentir seule, ou bien on se trompe complètement sur cette époque.
    Si on a pu si longtemps omettre de parler de cette femme avant-gardiste,
    qu'est-ce qu'on ne sait pas d'autre aussi?

  • Andrée Lévesque - Inscrite 15 novembre 2011 10 h 09

    Feu d'une époque

    C'est la question que je me pose. J'ai trouvé, dans des journaux de 1900, quelques femmes aux idées très avancées, une Andrée Claudel entre autres, dont je n'ai pas réussi à apprendre quoi que ce soit. Il y a certes des oubliées, tombées ou reléguées dans la poubelle de l'histoire, mais pour toutes sortes de raisons que l'on sait, elles n'étaient pas nombreuses.
    Andrée Lévesque