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Denis Lebrun, le propriétaire des deux librairies Pantoute de Québec. <br />
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Denis Lebrun, le propriétaire des deux librairies Pantoute de Québec.

Québec — Les propriétaires de librairies fondées dans les années 1970 et 1980 atteignent l'âge de la retraite et commencent à vouloir passer le flambeau. Or, les faibles salaires dans le secteur font en sorte que les jeunes libraires ne sont pas en mesure de les racheter.

Au Salon du livre comme ailleurs dans le milieu du livre, le sujet fait jaser depuis quel-ques années. En plus des défis posés par les nouvelles technologies et la concurrence des grandes surfaces, cet enjeu contribue à fragiliser le réseau, mais cette fois la menace vient en quelque sorte de l'intérieur.

Alors qu'il avance dans la soixantaine, le propriétaire des deux librairies Pantoute de Québec, Denis Lebrun, pense à vendre depuis quel-ques années. Or, il constate que la tâche n'est pas facile. «Dans cinq ans, le bail est à renouveler. J'aimerais ça que ce ne soit pas moi qui m'en charge, que je puisse avoir la tête tranquille.»

Après des décennies passées à lutter pour la survie de librairies indépendantes, pas question donc de vendre à un gros joueur. Restent donc les libraires qu'il emploie. Mais ceux-là manquent de moyens. «Je ne parle même pas de leur vendre, parce que leurs salaires sont tellement bas. À la limite, je pourrais leur donner parce que je n'ai pas d'héritier, mais il faut quand même que je m'assure une retraite. C'est évident que cette échéance-là me fatigue.»

À Saguenay, le propriétaire des Bouquinistes de Chicoutimi a le même souci. «C'est sûr qu'on voudrait que la librairie nous survive, donc on essaie de trouver des propriétaires parmi les employés», explique Laval Martel. «Ça fait trois, quatre ans qu'on y pense, mais ce n'est pas facile. On en avait formé une en la faisant entrer dans l'actionnariat tranquillement, mais elle est partie et on a perdu quatre ans. Là, on a un autre employé que ça intéresse, mais le problème, ça va être l'argent parce qu'on ne peut pas lui donner non plus. On a passé notre vie là-dedans.»

Laval Martel non plus ne veut pas vendre «à n'importe qui». «Je ne voudrais pas que Renaud-Bray se présente ici. Ils ne l'auraient pas. Il faut que ça demeure avec les mêmes objectifs de librairie indépendante.»

Pour plusieurs, la librairie est la cause d'une vie, note la présidente du C. A. de l'Association des libraires du Québec (ALQ), Marie-Hélène Vaugeois. «Ce sont des transactions émotives, parce que ce sont souvent des gens qui ont fondé leurs entreprises, ont passé leur vie là, ont travaillé sans compter. Ils veulent que ça reste à leur image.»

Un lourd handicap

Dans une étude réalisée il y a quelques années pour l'Association des libraires du Québec, la chercheuse Francine Richer, de L'École des hautes études commerciales, avait estimé qu'environ la moitié des librairies indépendantes seraient aujourd'hui confrontées à ce problème, explique la directrice de l'ALQ, Lise Desrochers. Actuellement, l'Association, qui compte une centaine de membres, ne dispose pas de statistiques sur le sujet, mais elle juge la mesure réaliste.

«Il y en a même qui ont fermé à cause du manque de relève, poursuit-elle. La relève, c'est un problème qui vient s'ajouter aux autres. Les ventes par Internet viennent gruger les bas de laine du libraire et les grandes surfaces leur ont donné un coup de massue.»

Certains chanceux réussissent à léguer leurs entreprises à un de leurs enfants. À la librairie Vaugeois de Québec, la propriétaire Laure cède progressivement des responsabilités à sa fille Marie-Hélène. «Ma mère prépare tranquillement les choses, explique cette dernière, qui souligne que ce n'était pas un plan de carrière pour elle. J'avais étudié en cinéma et en audiovisuel. J'envisageais de devenir pigiste et là, j'ai réalisé que j'avais un travail qui était stable et que j'aimais versus un autre que j'allais peut-être aimer et qui serait probablement précaire.»

La crise de la relève est clairement un phénomène de génération, souligne Mme Vaugeois. Beaucoup de librairies ont fait leur apparition dans la foulée de la Loi 51 de 1979, qui leur a permis de vendre aux écoles.

Lorsqu'on lui fait remarquer que les jeunes libraires n'a-vaient probablement pas beaucoup d'argent non plus lorsqu'ils se sont lancés en affaires, Lise Desrochers met des bémols. «Oui, mais le contexte économique a changé. Il y avait moins de librairies et il n'y avait pas de grandes surfaces à l'époque, et pas d'Internet. Aujourd'hui, il faut acheter des systèmes informatiques. Il y a tellement de dépenses qu'on n'avait pas dans le temps. On n'avait pas non plus le même roulement de nouveautés.»

Pour les jeunes libraires, la capacité financière devient dès lors un lourd handicap. À défaut d'une banque, le propriétaire peut jouer les prêteurs, mais c'est loin d'être l'idéal selon Mme Desrochers. «S'ils se plantent, c'est le fond de pension qui y passe. Ce n'est pas confortable du tout comme situation. L'alternative, c'est de faire un relais progressif. Le propriétaire reste plus longtemps pour s'assurer que son investissement va lui revenir.» Or, ajoute-t-elle, on se retrouve avec deux patrons à la tête du magasin, ce qui n'est pas non plus «facile».

Laval Martel se demande si le gouvernement pourrait offrir de l'aide. «On n'aurait pas besoin de subventions, mais si le gouvernement pouvait garantir les prêts à ces jeunes-là, ce serait déjà quelque chose.»

Pour Denis Lebrun, la meil-leure façon d'aider les librairies indépendantes demeure l'établissement d'un prix unique pour leur permettre de se battre «à armes égales» avec les grandes surfaces et les pharmacies. Contrairement aux grandes surfaces qui ne misent que sur les gros vendeurs, les librairies conservent des collections imposantes, souligne-t-il, ce qui est coûteux, mais garantit une saine diversité.
1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 14 novembre 2011 06 h 26

    Tout ce qu'il y a dedans

    Chaque fois que j'entre dans une librairie, un lieu que j'affectionne pourtant, je me dis que je ne saurai jamais tout ce qu'il y a dedans et j'en repars triste.
    Le plus souvent, le commis ou libraire est là, silencieux pour ne pas déranger, immobile au comptoir, discret, et je n'ose lui dire ce qui me chiffonne: je cherche quelque chose mais je ne sais pas quoi, pouvez-vous m'aider à le trouver?
    C'est que je sais que plein de merveilles dorment ou se cachent sur les tablettes et qu'elles ne savent pas que je les cherche et je ne sais pas comment leur faire savoir.
    Je voudrais que le libraire soit plus dynamique, qu'il me parle, vienne à ma rencontre, me dévoile les trésors que sa librairie contient et qu'il semble paradoxalement vouloir garder jalousement. Ceux qui aiment encore les livres sont souvent des gens discrets eux aussi, ne le sait-il pas?
    Une librairie indépendante, c'est une pensée indépendante, je le sais et j'y tiens. Mais comment puis-je découvrir tout ce qu'il y a dedans sachant que de moi-même je n'y chercherai que ce que je connais déjà?