Johanna Skibsrud, Prix Giller - Les sentimentalistes, ou Vietnam-en-Québec

Née en Nouvelle-Ecosse, Johanna Skibsrud vit aujourd'hui en Arizona. <br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Née en Nouvelle-Ecosse, Johanna Skibsrud vit aujourd'hui en Arizona.

Après deux recueils de poésie, le premier roman de Johanna Skibsrud, Les sentimentalistes, publié aux presses artisanales Gaspereau, lui a valu le prix Giller 2010, une des récompenses les plus prestigieuses au Canada. Succès inattendu pour cette auteure née en Nouvelle-Écosse, qui résidait alors à Montréal. Et succès sympathiquement ingérable: au jour de l'annonce, la toute petite maison d'édition n'arrivait à répondre ni aux commandes ni aux coups de fil des journalistes, et l'auteure en voyage a échappé au tourbillon médiatique nourri aussi par son absence. Un an plus tard, voilà le livre en français.

«Souviens-toi de moi quand je serai mort, et simplifie-moi quand je serai mort.» Si ce vers de Keith Douglas revient dans le premier roman de Johanna Skibsrud, son livre au contraire se déplie comme une fleur d'origami, révélant de plus en plus sa complexité. Fausse simplicité? «Ce glissement de sens dans le titre du roman, Les sentimentalistes, c'est ce qu'on fait en écriture avec le langage en général: on cherche à simplifier les idées, les pensées, pour arriver à les partager et les communiquer, et cette belle simplification en même temps peut devenir dangereuse si on touche à des idées comme la politique ou la guerre.»

Johanna Skibsrud, en entrevue pour Le Devoir, parle vite. Sa sensibilité est à fleur d'eau sous ses pensées, enchaînées en longues phrases, rapides et pré-réfléchies. Dans Les sentimentalistes, père et fille se retrouvent dans le chalet des souvenirs d'étés, désormais passés, au bord d'un lac. Elle est dans les limbes de la rupture amoureuse, lui dans celles de la maladie non annoncée. Ce n'est qu'au fil des pages qu'on comprend goutte à goutte ce qui sous-tend leurs silences et leurs envolées. Ressurgira ainsi le passé du père, guerre du Vietnam y comprise. Une anecdote que l'auteure a dérobée à son propre paternel.

«Je savais qu'il était allé au Vietnam, se remémore la jeune auteure de 31 ans. En 2003, il a été troublé par le début de la guerre en Irak, outragé par ce qu'il considérait comme une répétition de l'histoire. Il était très malade à ce moment, et j'ai appris depuis qu'il est courant que les traumas ressurgissent en fin de vie. Un jour je lui ai posé une question pratico-pratique sur le Vietnam, car j'avais bien compris qu'il ne voulait jamais en parler, et soudain, alors, il s'est mis à me raconter... ce qui se retrouve dans le livre, que j'ai dû tourner en fiction parce qu'il ne se rappelait plus très bien. Les détails sont vrais: il a été témoin du meurtre d'une civile là-bas, a témoigné contre son officier et a vécu le grand malaise d'avoir à déposer contre un membre de sa propre armée.»

Ville et souvenirs sous-marins


«Je ne pourrais jamais comprendre — ni ma propre vie et encore moins celle des autres — parce que même la chose la plus simple m'apparaissait comme le plus compliqué des puzzles, pour lequel je n'avais que les indices les plus inadéquats, dit la narratrice. Et que, en lisant à rebours le long de la vie des objets et des choses que j'avais apprises petit à petit de mes parents et du reste du monde, je ne faisais que dévier encore plus de mon cap.»

Le livre est né d'«une petite révélation», alors que Skibsrud faisait du canot sur le lac Flagstaff dans le Maine, lac artificiel sous lequel repose un village fantôme, puisqu'en 1949 la Central Main Power Corporation détournait la Dead River et l'inondait pour produire, «pour le bénéfice public», de l'électricité. Cinq petites villes, dit l'anecdote, auraient été submergées et trois villages, déplacés. «J'ai été frappée par cette idée très simple que le passé continue d'exister même quand on ne le voit pas, que le présent — moi, flottant sur ces eaux, à ce moment — n'était possible que par tout ce qui avait été auparavant submergé, par cette idée de connexion entre le passé, le présent et, de source, le futur. Mon intérêt s'attarde aux détails spécifiques, poursuit Johanna Skibsrud, à l'impact des mensonges, des décisions, à une certaine idée de la responsabilité, intime comme historique.»

Hollandia, novella

Au même moment sort Hollandia, de la poète et auteure Carole David, une novella qui métisse aussi passé et présent, guerre du Vietnam, Seconde Guerre mondiale et Québec. «J'avais 21 ans quand la guerre du Vietnam s'est terminée», confie l'auteure et enseignante, qui en est restée marquée, en entrevue téléphonique. «Ici, on n'a jamais été touché par les guerres, même si on a connu des gens — dans nos familles, nos amis — qui y sont allés. Même si j'ai connu des draft dodgers réfugiés ici. J'ai l'impression que le sujet est tabou. Dans le corpus québécois, je n'ai trouvé à peu près pas de livres sur le sujet: Un simple soldat de Marcel Dubé et La guerre, yes Sir! de Roch Carrier, mais très peu d'écrits par des femmes. J'avais envie de parler de la guerre par les petites gens, par les civils, de ces femmes — les mères, les amantes, les épouses — qui ont vécu ici dans ce sillage de la guerre.»

En peu de pages, Carole David arrime avec poésie, densité et finesse, par clairs chapitres, des époques et des générations différentes. Comme si son livre tentait de répondre à cette question de W. G. Sebald, qui l'a grandement inspirée, posée en exergue: «Par quoi aurait dû commencer une histoire naturelle de la destruction?»

Dans la récurrence des guer-res, devant cette triste récidivité, la narratrice de David répond, peut-être, par une contre-question: «Qu'est-ce que la vérité si ce n'est cette impression gênante de connaître la fin d'une histoire sans l'avoir demandé?»