Essai - Vadeboncoeur enfin mis à nu

Les correspondances de l'écrivain Pierre Vadeboncoeur et de l'essayiste Paul-Émile Roy font l'objet d'un ouvrage publié chez Léméac. <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les correspondances de l'écrivain Pierre Vadeboncoeur et de l'essayiste Paul-Émile Roy font l'objet d'un ouvrage publié chez Léméac.

Les essayistes ne livrent pas toujours au public, de leur vivant, le fond de leur pensée. Pierre Vadeboncœur (1920-2010) en était un exemple frappant. En 1994, dans une lettre aujourd'hui dévoilée, il écrivit: «Le Québec est actuellement le meilleur poste d'observation au monde pour découvrir jusqu'à quel point et combien intimement les civilisations sont en train de se faire culbuter, vider... Le Québec, naturellement, disparaîtra le premier.»

Le prosateur, qui cultivait sans cesse le don du style, était si conscient de la gravité de ce qu'il avançait qu'il ajouta: «Voilà ce qu'on ne peut écrire si ce n'est dans une lettre, médium singulier.» Le texte figure dans L'écrivain et son lecteur, correspondance (1984-1997) entre Vadeboncoeur et son exégète admiratif, qui sait toutefois garder une distance critique: Paul-Émile Roy (né en 1928), lui-même auteur d'essais sur notre société.

Il s'agit de la première partie d'une imposante collection de lettres. Yvon Rivard, autre écrivain à qui l'oeuvre de Vadeboncoeur est chère, présente les textes après y avoir fait un choix. Un second volume complétera l'ensemble.

Musicalité de tout

Dès le début, Vadeboncoeur se réjouit de voir Roy «deviner» que, dans son expérience créatrice d'essayiste, la force de l'expression et «la musicalité de tout» l'emportent sur la subtilité ou la rigueur du raisonnement. Par la suite, à propos de certaines de ses pages que son ami lecteur loue, l'écrivain laisse tomber des mots lourds de sens: «Je voulais moins éclairer que dire.»

Mais Vadeboncoeur avoue: «J'écris une langue morte.» Il précise: morte «depuis Valéry, disons, ou Mauriac, ou Gide!»... Ce qui ne l'empêche pas de faire à Roy cette confidence: «Pourquoi j'écris? De plus en plus pour aimer et éprouver d'une manière plus aiguë cet amour...»

Son propos permet de mieux comprendre pourquoi la publication des Deux ro-yaumes, en 1978, a marqué, dans sa vie intérieure, la rupture qui s'est manifestée par une prise de conscience exacerbée de la décadence de notre civilisation. Sa nostalgie des valeurs culturelles de la France d'autrefois, ce paradis qu'il considère, au désavantage de notre enracinement nord-américain, comme la seule matrice morale du Québec, devient, sinon excusable, du moins très touchante. Au tournant de son évolution intellectuelle, c'était un homme en désarroi qui s'efforçait de s'agripper à la bouée du passé pour calmer les souffrances qui l'affligeaient: «ma peur pour mes enfants», raconte-t-il, et «une fatigue considérable». Mais, heureusement, Vadeboncoeur ne sombre pas dans un con-servatisme aveugle.

Il tient à souligner à Roy que «Borduas, si actuel et qui a crié son "refus global" de la société traditionnelle, était sans doute un légataire des plus hauts héritages de l'Occident». Être ainsi paradoxal, c'est savoir rester moderne dans la résistance désespérée à tous les déclins.

***

Collaborateur du Devoir

***

Le nom du premier lauréat du prix Pierre-Vadeboncoeur sera dévoilé le dimanche 20 novembre dans le cadre du Salon du livre de Montréal. Ce prix, doté d'une bourse de 5000 $, a été créé à l'initiative de la CSN, où l'essayiste oeuvra toute sa carrière.