Contre les idées reçues sur le français

Avec Parlez-vous français?, un ouvrage publié dans la collection «Idées reçues» des éditions du Cavalier bleu, la linguiste Chantal Rittaud-Hutinet poursuit l'entreprise de démystification linguistique des Yaguello et Laforest. Elle rappelle, par exem-ple, que l'oral et l'écrit sont deux modes d'expression différents et qu'on ne peut juger l'un à partir des critères de l'autre. «La parole, écrit-elle, avance par une suite d'approximations et n'est donc quasiment jamais irréprochable, ce qu'il ne faut pas confondre avec un quelconque "relâchement".»

Rittaud-Hutinet montre aussi que la structure sujet-verbe-complément n'est pas l'ordre normal de la phrase, qu'une langue sans accent n'existe pas et que les accents dits régionaux ne sont donc pas «inférieurs», que la règle selon laquelle il faudrait toujours s'exprimer avec distinction dénote «une méconnaissance complète de la réalité» et nie la pertinence des variétés de langue et que l'idée selon laquelle le français s'appauvrit de plus en plus n'est pas fondée. «Depuis que le français est la langue officielle en France, note-t-elle, il n'a pas été constaté que le nombre de mots ait diminué en rien.»

Aux Denise Bombardier et Gilles Proulx de ce monde qui ne cessent de répéter que c'est d'abord la baisse de la qualité de la langue qui menace le français au Québec, la linguiste rappelle cette vérité, trop rarement entendue dans le débat québécois: «On peut dire qu'une langue est menacée dès qu'elle perd ses fonctions de communication dans la vie sociale ou n'est plus pratiquée quotidiennement, dès qu'elle n'est plus rentable sur le plan économique, ou dès qu'elle n'a plus suffisamment d'utilisateurs.» En d'autres termes, une langue ne disparaît pas parce que ses usagers la parlent mal, mais parce qu'elle perd sa nécessité sociale et son prestige. La Charte de la langue française a donc plus fait pour la défense du français au Québec que toutes les campagnes du bon parler.

L'essai de Chantal Rittaud-Hutinet, qui n'évoque toutefois pas la situation québécoise comme telle, vient donc mettre un peu de rigueur scientifique dans une discussion qui en manque singulièrement.

Hagège badin

Dans Parler, c'est tricoter, un opuscule issu d'une conférence au ton badin prononcée devant les mem-bres amusés de «l'université des Bistrots», le linguiste français Claude Hagège expose les raisons de son combat pour la diversité linguistique. «Je promeus, écrit-il, la langue française comme beaucoup d'autres langues menacées par l'insupportable impérialisme d'une langue que je récuse d'un bout à l'autre, et que, comme vous voyez, je ne nomme même pas.»

Aimer les langues, explique Hagège, c'est aimer les gens, parce que, «sans le soutien des mots, des langues, de ces magies du dicible qu'elles sont toutes, il n'y a pas de vraie communication». Le linguiste, rappelle Hagège, n'est pas un puriste; il observe les faits. Cela lui permet de s'amuser et de s'extasier devant l'argot, le verlan et le créole, qui sont «des créations spontanées extrêmement importantes».

Si l'anglais, aujourd'hui, s'impose un peu partout, explique-t-il, cela ne tient pas à ses qualités intrinsèques. Aucune langue n'est plus belle ou plus efficace qu'une autre en soi. C'est plutôt parce que les pays qui ont l'anglais comme langue sont riches et puissants.

Pour combattre cet impérialisme linguistique, il faut donc — ce sont les mots d'Hagège — se révolter. Or les Français, déplore le linguiste, s'écrasent devant la pression de l'anglais. «Cette fascination pour tout ce qui est américain est franchement, aujourd'hui, en train d'atteindre les limites du grotesque», constate-t-il, sans ajouter, même s'il aurait pu le faire, que le Québec, qui a lui aussi ses Elvis Gratton, ne fait pas bien meilleure figure.

Avec humour, amour et détermination, Claude Hagège invite donc les francophones du monde entier à en finir avec leur mortifère indifférence linguistique.

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Collaborateur du Devoir

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1 commentaire
  • Michel Page - Inscrit 5 novembre 2011 10 h 58

    Les paramètres d'une langue menacée... selon l'UNESCO

    En effet... Mais j'ajouterai que la notion de langue identitaire est essentielle, et qu'alors " «On peut dire qu'une langue est menacée dès qu'elle perd ses fonctions de communication dans la vie sociale ou n'est plus pratiquée quotidiennement, dès qu'elle n'est plus rentable sur le plan économique, ou dès qu'elle n'a plus suffisamment d'utilisateurs", dès qu'elle ne corresond plus à une identification positive de la population linguistique;
    ou encore que l'intégration à la langue française identitaire, fondement d'un peuple, constitue un impératif en contexte de forte immigration..
    Ce qui me rappele le titre d'un livre " Un passé. un destin ou l'avenir d'un peuple--- l'intégration à la langue française identitaire, fondement d'un peuple" ISBN .........-1-6

    Bien votre