Les morts et les vivants d'Élise Turcotte

«J’étoufferais dans une vie sans cette possibilité de réinvention»<br />
Photo: Martine Doucet «J’étoufferais dans une vie sans cette possibilité de réinvention»

La Guyana, ce petit pays méconnu de l'Amérique du Sud, souvent confondu avec la Guyane française, est coincée entre le Suriname et le Venezuela, dans ces West Indies plus poétiquement nommées «pays des eaux abondantes». On y parle créole à la maison, anglais à l'école, peut-être un peu français. Guyana, c'est aussi désormais le roman gigogne d'Élise Turcotte, où les récits — ceux des morts comme ceux des vivants — s'encastrent, de Montréal à Georgetown.

«J'ai toujours pensé, écrit Élise Turcotte dans Guyana, que les événements les plus disparates se touchaient si on cherchait bien le lien, le maillon d'argent qui relie un motif à un autre. Une chaîne d'événements ou d'accidents: c'était ça une vie. Un bracelet à breloques que l'on reconstitue parfois à la fin, au moment où tout a cessé de briller. Les os, comme le sourire, la bague, ou la couleur de la peau.» Le roman est ainsi construit. Et sa pensée aussi, semble-t-il. En entrevue, Élise Turcotte voltige d'une idée à l'autre.

Quand on a lu ses livres — romans, poésie, livres jeunesse —, on a du mal, la rencontrant, à faire la mise au foyer. Celle qui dans ses écrits fait parler les fantômes, pousse ses personnages aux limites, dissèque le deuil, parle de violées ou de carnage, tient, live, du feu follet. Yeux verts pétillants, Turcotte sort un carnet qu'elle n'utilisera pas; s'assoit; vous vole une feuille et griffonne; répond à deux questions; éclate de rire; vous en veut de ne pas avoir prévenu qu'un photographe en serait; commande un verre de vin; revient; vous retourne une question en imitant voix et posture de journaliste; rigole encore. Du vif-argent.

Claustrophobie


Elle écrit depuis trente ans. «Peut-être parce que je suis claustrophobe. J'étoufferais dans une vie sans cette possibilité de réinvention et de surlignage. Je ne parle pas de reproduction du réel, mais de creuser pour voir exactement ce qu'il est en train de me dire. Je serais étouffée.» S'enchâssent dans Guyana trois voix. Celle d'Ana, sous le choc de la mort fraîche d'un an de son amoureux. Celle de leur gars, blessé au point de préférer désormais la nuit, «la bataille au recommencement de la réalité [où son] père redevient mort, [sa] mère redevient triste». «Je redeviens Philippe avec des idées, des idées, des idées.» Et celle de Kimi, petite main du salon Joli Coif, qui arrive devant le miroir à dépouiller un peu Philippe de sa chape de deuil. Kimi, retrouvée pendue au plafond du salon de beauté, sera la chaîne liant les breloques de cette histoire, quand Ana, un peu obsédée, voudra, à sa manière de journaliste, déterrer son histoire. «Si tu fais la somme de tous les drames dans mon livre, tu peux croire à un dramorama, mais ça ne l'est pas, parce qu'il y a une distance», précise Turcotte. La langue est celle de sa poésie, riche et rythmée, différente pour chaque voix, vrai terreau émotif sans impressionnisme, puisque le récit, avec ses rebondissements inattendus, ancre solidement l'écriture.

Dans ces superpositions qui font Guyana, se glissent aussi la loi du silence, le besoin de solidarité féminine, l'affabulation qui vient teinter les versions qu'on se fait de nos vies. Et le souvenir du massacre de la secte de Jim Jones à Jonestown — 913 adeptes morts, retrouvés le 18 novembre 1978. Et les souvenirs noirs laissés par le viol sur la psyché des femmes. «Faire parler ceux qui sont déjà dans un ordre autoritaire par rapport au monde, dans un ordre accepté et consensuel, à quoi ça sert? demande Turcotte. J'aime mieux faire parler les vaincus. Les ruines, ce qui reste, les femmes restées là, le viol de guerre sont autant de choses qui m'interpellent. Je me suis interrogée parce qu'il est question de viol aussi dans L'île de la Merci [Leméac].» Un charnier et des violées: voilà qui rappelle Ce qu'elle voit (Noroît), recueil qu'elle a écrit pendant qu'elle pondait aussi Guyana, où une suite de poèmes est inspirée des femmes assassinées mexicaines de Ciudad Juarez. Elle écrit dans Guyana: «Je me disais ça, je suis en train d'être battue, mon nom est je suis battue, mon nom est je suis violée, mon visage est écrasé sur la terre froide dans le parc où il n'y a plus personne, j'ai mal à la joue, parce qu'il y a une roche juste sous mon oeil, sous ma pommette, je vais bouger, il le faut, je dois me déplacer un peu si je ne veux pas être blessée. [...] Puis j'ai pensé, ça aurait pu être pire. J'ai pensé, j'aurais pu être morte.»

«Le viol est une peur que je ne veux pas transmettre à mes enfants, à ma fille surtout.» Mais comment apprendre à se protéger sans inculquer la menace? «Il y a une crainte génétique qui se transmet. Tous ces gestes: regarder derrière soi, au-dessus de son épaule, baisser les yeux. En état de guerre, dans des situations extrêmes, et ce n'est pas moi qui le dis, les femmes et les enfants sont les plus maltraités. Et les femmes sont violées, en plus. Tout le livre est construit autour de la fin», autour d'un geste ultime d'insoumission féminine, qu'on taira ici, «qui est pour moi encore mystérieux, mais peut-être la plus petite poupée russe» de ce livre gigogne.

«Le pouvoir manipulateur m'écoeure et me fascine. Comment une seule personne peut en emmener 900 autres à vouloir mourir, comme à Jonestown, et comment on vient chercher des gens déjà faibles pour les affaiblir encore plus... Et, oui, c'est une sorte de viol de l'esprit, de la liberté d'être. T'as plus de pouvoir, t'es assujetti, ta pensée ne t'appartient plus, dictée par l'autre. Je crois que la liberté d'esprit fait peur à beaucoup de gens. Ce n'est pas rassurant quelqu'un qui dit les choses telles qu'elles sont. Je n'aurais jamais dit ça avant, mais tout le monde n'a pas le "courage" — je n'aime pas ce mot-là — d'affronter la réalité telle qu'elle est, de dire les vraies choses, d'aller le plus loin possible dans l'analyse des choses vécues, des liens à faire entre ce qui est vécu dans la famille, la politique, etc.» De la même manière, Guyana lie le drame collectif au drame intime. Telle une des questions, insoluble, sous-tendue dans le roman: doit-on protéger les autres, les nôtres — et surtout les enfants — des drames que recèle notre histoire?

Écrivain de cuisine


«J'aimerais être l'écrivain qui écrit son roman de 500 pages en un an. Mais ce n'est pas ça. J'ai maintenant vraiment l'impression que le temps s'imprime, que tout ce que je vis — les deuils, les joies, les peines, le monde qui m'entoure — fait une impression sur le livre.»

Son roman, elle l'a écrit en passant de carnets — un pour chaque personnage, un pour la recherche générale sur le pays — à l'ordinateur. Une grande part de ses recherches n'est au final pas utilisée. «Ce qui m'intéresse, c'est la texture: le goût, l'odeur, savoir quelles fleurs poussent au Guyana. C'est important pour trouver la langue de Kimi, qui est plus sensuelle. C'est quelque chose que j'ai compris en lisant des auteurs de la Guyana et des Caraïbes.» Elle nomme La transmigration des âmes et Parole de ventriloque (tous deux chez Zoé) de Pauline Melville, Les secrets du manguier (Grasset) d'Oonya Kempadoo et Jamaica Kincaid, «qui m'a jetée à terre. On la compare beaucoup à Toni Morrison, mais je la trouve meilleure», renchérit celle qui est aussi professeure de français au cégep du Vieux-Montréal.

En période d'écriture, Turcotte souhaiterait que la vie, l'enfilement quotidien, glisse davantage sur l'écriture. «J'ai le rêve que mon écriture soit organiquement présente dans ma vie. Après avoir dû tellement m'organiser — parce que j'avais des enfants, parce que je travaillais et que je devais écrire de telle heure à telle heure —, de voir comment maintenant ça peut faire partie de ma vie. Je pense à l'écrivaine brésilienne Clarice Lispector, qui disait écrire avec la dactylo sur ses genoux, dans la cuisine, pendant que ses enfants lui parlaient. Je trouve ça fabuleux, mais je ne suis pas rendue là.»