Littérature québécoise - Un lieu hors du monde

Après deux mois de vacances à Lisbonne en compagnie de Clara, la femme qui partage sa vie, Antoine décide de ne plus rentrer à Montréal. La cause est entendue. Traducteur de métier, amoureux fou du Portugal, un pays qu'il a fréquenté à plusieurs reprises, il se dit prêt à tout cette fois pour y prendre racine. Simplement parce que Lisbonne, parmi tout ce qui fait son charme indéfinissable, lui offre «une sérénité impossible ailleurs».

Le sermon aux poissons, premier roman de Patrice Lessard, mais second titre après les nouvelles de Je suis Sébastien Chevalier (Rodrigol, 2009), se présente comme une longue déambulation dans la lumineuse capitale portugaise. À mi-chemin entre la quête et la fuite, un narrateur enfin «sorti de la cage de Montréal» oscille entre le «je», le «nous», le «il».

Le «sermon» du titre renvoie ainsi à une oeuvre célèbre d'António Vieira, dans laquelle ce jésuite du XVIIe siècle, que Fernando Pessoa considérait comme «l'empereur de la prose portugaise», donne la parole à saint Antoine de Padoue. Dans son soliloque, conscient de parler dans le vide comme s'il avait épuisé tous les recours de la parole pour convaincre la femme qu'il aime d'adhérer à son projet d'exil au Portugal, l'Antoine du roman de Patrice Lessard essaie de reconstituer un puzzle amoureux auquel il manque quelques morceaux.

Construction audacieuse, un brin déstabilisante au début, deux récits convergent l'un vers l'autre. Parti à la recherche de son téléphone portable, qu'il croit avoir égaré la veille dans un bar ou chez des amis après le départ de sa blonde, Antoine ajoute quelques couches de confusion à son état d'esprit. C'est un peu aussi comme s'il cherchait son âme, Clara repartie sans retour pour Montréal, une raison (n'importe laquelle) de croire à sa propre folie. Cette quête est entrecoupée de flash-back constitués de quelques souvenirs, des derniers moments de Clara à Lisbonne et des heures chaotiques (et alcooliques) qui ont suivi.

La manière de Patrice Lessard, quant à la forme, fait preuve d'audace. Les phrases nous sont livrées dans un style à la ponctuation «alternative» et un rythme essoufflant qui fait écho à celui de l'écrivain portugais José Saramago. Un style bien reconnaissable, fait de longues phrases où les virgules jouent souvent le rôle des points, où les dialogues semblent dilués dans un magma de phrases sans fin. L'«originalité», ici, on l'aura compris, opère comme un couteau à double tranchant.

Tout comme est double aussi le protagoniste, qui balance entre le «je» et un «il» plus détaché. Une façon, peut-être, d'exprimer le désarroi amoureux, l'incertitude, la distance, le passage du temps. À travers ces choix d'esthétique et de structure du récit, Le sermon aux poissons propose une intéressante façon de conjurer, à travers un roman, le mal d'amour et, tout comme le narrateur, de faire «de son passé des fictions édifiantes».

Au final, écartelé entre «tous les gens, les lieux qu'on aime et qui s'évanouissent, et tout ce qu'on déteste et qui reste dans la tête comme une cicatrice», Antoine devra se résoudre à revoir les données de sa cartographie sentimentale. Des itinéraires enchevêtrés où Montréal et Lisbonne finiront par se fondre dans la même mélasse existentielle et les mêmes questions.

Seule peut-être demeure la certitude d'une autre Lisbonne, la ville fixée par l'écriture, «le lieu où nous fûmes heureux avec Clara parce que je ne l'étais pas chez moi. Un lieu hors du monde».

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Collaborateur du Devoir