Le départ de Péan de La Presse - Censure ou manque de rigueur?

Y a-t-il eu censure? La Presse a-t-elle censuré le chroniqueur Stanley Péan en ne publiant pas son texte critiquant Ouf!, le dernier roman de Denise Bombardier?

Le chroniqueur dit que oui et il a d'ailleurs démissionné depuis. Une question de principe. La Presse réplique que non et accuse son ex-employé d'avoir manqué de rigueur professionnelle. Allons-y voir un peu. Reprenons.

Stanley Péan, lui-même, un auteur reconnu, a commencé en 1999 à tenir une chronique hebdomadaire dans le cahier des livres de La Presse. Son dernier texte (accessible sur le site librairiepantoute.com/lelibraire) devait paraître le dimanche 16 juin.

M. Péan, qui n'a pas l'habitude de ménager ses proies, parle d'entrée de jeu de l'«ego aussi fragile que démesuré» de Mme Bombardier. Il rappelle «pour mémoire» que les livres de l'animatrice-romancière-essayiste sont aussi écorchés en Europe. Il souligne que si Mme Bombardier figure à la une du catalogue estival de la chaîne Renaud-Bray («ces Jean Coutu de la littérature»), cela ne garantit pas la qualité de son ouvrage, puisque l'éditeur achète ces «espaces promos». La charge se termine sur le recensement d'«impropriétés» linguistiques et historiques de la part de Mme Bombardier, qui aime souvent donner des leçons.

En entrevue, M. Péan explique avoir envoyé son texte au journal mardi dernier. La responsable du cahier l'aurait vite rappelé pour lui dire qu'un passage posait problème. «Elle m'a dit qu'on comprenait, à me lire, que les "Coups de coeurs" de [la librairie] Renaud-Bray étaient monnayables. Ce n'est pas ce que j'affirmais. Mais comme il semblait y avoir équivoque, j'ai réécrit le passage. Le lendemain elle m'a rappelé pur me dire que ma note d'évaluation était basse [une étoile et demie] et que je n'avais pas aimé ce livre parce que je suis un gars, ce qui est ridicule puisque j'ai surtout encensé des femmes romancières depuis trois ans. [...] Finalement, on m'a informé que la chronique n'était pas acceptable et que je devais prendre une semaine de repos. J'ai pété les plombs et demandé qu'on passe le texte. Finalement, j'ai compris que La Presse ne le publierait pas et j'ai envoyé ma lettre de démission, jeudi après-midi.» L'ex-chroniqueur n'a pas été rappelé par la direction du quotidien depuis.

Hier, un capitaine du journal répétait à la radio que le texte de M. Péan «manquait de rigueur». En entrevue au Devoir, la vice-présidente aux communications de l'entreprise reprenait la rengaine. «Premièrement, il n'y a eu aucune censure et nous n'avons subi aucune pression de la maison d'édition, de l'auteur, ou du côté publicitaire», dit Caroline Jamet. Deuxièmement, c'est un droit de l'éditeur de refuser de publier un texte et de s'assurer de la véracité des faits rapportés. C'est ce que nous avons fait. Nous avons demandé à M. Péan de le vérifier certains faits. Il n'a pas voulu faire. Nous avons refusé de publier son texte.» Mme Jamet a cependant refusé de préciser quels faits posaient problèmes dans ce cas précis, d'autant plus qu'il s'agit d'une critique et non d'un texte de nouvelle.

En fait, c'est moins la supposée censure que ses raisons qui intriguent. Pourquoi La Presse a-t-elle refusé ce texte, certes critique, mais ni plus ni moins que les autres publiés par Stanley Péan qui a toujours affiché des opinions mordantes et tranchées. Écrivain lui-même, il ne se gênait pas pour raboter ses collègues. Il avait même déjà traité Mme Bombardier à coups de marteau. «Je ne comprends pas ce qui a énervé La Presse cette fois, dit le démissionnaire. Il y a un mystère.»