Carle Coppens - Fils de pub, poète et romancier

Carle Coppens<br />
Photo: Frederick Duchesne Carle Coppens

Investir sur soi? Croire en ses émotions? Le poète Carle Coppens pousse ces idées dans leurs derniers retranchements dans son premier roman, jusqu'à en faire tout un monde où on spéculerait sur ses cœur, malheurs et bonheurs en une ultime Bourse. Mas Baldam, contre-héros et perdant magnifique de Baldam l'Improbable, carbure maladroitement dans cette constante et féroce compétition où chacun doit donner le meilleur de lui-même, faire fructifier son capital affectif, risquer la plus-value émotive pour gagner de l'avant, afin de surclasser autrui au grand classement humain. Vous ne sentez rien? C'est que vous ne valez rien.

C'est Big Brother qui chercherait à capter, façon télé-réalité, les quinze minutes de gloire de tout un chacun prédites par Andy Warhol. Dans Baldam l'Improbable, juges et jurys se repassent les bandes filmées des vies vécues sous caméra, pour noter l'intensité de chaque geste, chaque émotion ressentie ou singée. Collectes d'information et bulletin d'intimité complètent le pointage.

«Votre position au classement dépend ainsi de l'interaction de ces méthodes d'évaluation, imparfaites, je ne le discute pas, mais préférables à l'arbitraire qui permettait jusqu'ici à certains de réussir leur vie alors que d'autres échouaient, sans que personne sache précisément pourquoi», lit-on sous la cynique plume de Carle Coppens.

Dans cette société obsédée de performance, Mas Baldam est «un superhéros dont le seul pouvoir serait d'être lui-même, tout le temps», précise Carle Coppens en entrevue, plissant les yeux sur cette terrasse qui donne un des derniers plein soleil de la saison. «L'idée était de faire un personnage défini par l'extérieur, qui resterait lui-même peu importe les circonstances. Dans le roman, personne ne peut se permettre d'être neutre, ni moyen. Tout passe par l'intensité de la vie vécue. Et Baldam n'est pas moyen: il est extraordinairement moyen.»

Exploiter son plein potentiel

«L'inattendu ne te voit pas, Mas. Le hasard ne daigne même plus te considérer comme une possibilité.» Tellement moyen, Mas Baldam. Tellement médian. Toujours dégressif léger au classement, miné par l'impression de décevoir sans cesse son aimée Alice, championne du soliloque, leurs enfants doubles, le souvenir du père mort deux fois couvert de honte, la mère rajeunie chirurgicalement au-delà du raisonnable, et tous les branchés à Nouvelles d'autrui qui ne le verront jamais pénétrer dans le cénacle, ce Cercle 5000 des individus les plus performants. Baldam est si parfaitement désespérément moyen que même l'industrie de l'augmentation de soi — cliniques privées de check-up d'optimisation ou de retouches performatives générales — n'arrivera à rien pour lui. Jusqu'à ce que ce non-héros, objet de convoitise d'une inexplicable offre hostile d'achat, devienne ainsi un élu.

Une critique de la mise en scène de soi? De l'exhibition du privé et de la course aux amis électroniques? «J'ai commencé à écrire Baldam il y a plus de huit ans, avant cette obsession du personnal branding et avant que les gens n'aient 800 amis sur Facebook et 20 000 followers sur Twitter, avant cette comptabilité intime à portée de tous et cette façon de chercher à briller par l'intelligence instantanée, la source inédite, l'information neuve. D'une certaine façon, l'univers du roman a été rejoint et dépassé.»

Pub et poésie

Carle Coppens est à la fois fils de la pub et de poète. À la bibliothèque, ses livres sont enchâssés entre ceux de son père, Patrick Coppens. Le fils est aussi depuis l'an dernier vice-président et directeur de création à l'agence Brad, où il s'occupe de Labatt, de PFK, de Pizza Hut, de Taco Bell. Aucun lien, dit-il, entre le cynisme et la critique de son roman et cet autre métier, qu'il aime, où le contact avec les réalisateurs, les créatifs et les acteurs le stimule. Le regard acide viendrait plutôt des études en psychologie industrielle et organisationnelle, de «cette volonté d'organiser les comportements, les lois et le fonctionnement au travail dans l'idée que les employés soient mieux, mais aussi plus performants», explique-t-il, sourire en coin.

«Dans le système du roman, si on est malheureux, on se demande comment faire pour aller au bout de ce malheur puisque le sentiment répond à des demandes de performance. Si on doit capitaliser sur le sentiment, au moment où il arrive, l'affect devient sujet à être intellectualisé. "Je ressens ou je ne ressens pas?", se demande-t-on, et "Comment puis-je en tirer parti?" Alors que le mieux serait de simplement laisser l'émotion se produire.»

L'écriture, neutre, est mâchée d'une langue qui flirte avec le vocabulaire technique et entrepreneurial. Il faut de la patience, près de cinquante pages pour se faire l'oreille, assimiler le style. Mais s'en dégage ensuite un chaud-froid, un contraste pensée-émotion qu'on trouvait déjà dans la poésie de Carle Coppens. «Si l'on vous promettait un meilleur rendement / seriez-vous disposé à changer la marque de vos aspirations? / Vous porterez-vous acquéreur d'un malaise / de catégorie supérieure / dans les trois prochains mois? [...] Sur une échelle de un à l'autre, estimez la profondeur de vos récentes blessures narcissiques», lisait-on dans Le grand livre des entorses (Noroît) en 2002, deuxième recueil après les Poèmes contre la montre qui lui ont valu le prix Émile-Nelligan 1996.

L'amour au temps du «et moi, et moi, et moi»

L'auteur se nourrit à armes égales de poésie et de romans, aime lire Jonathan Safran Foer, Chang-rae Lee, Nicole Krauss ou L'autofictif (L'Arbre vengeur) d'Éric Chevillard. «J'ai eu énormément de plaisir à écrire de la prose. Ma poésie avait un côté narratif, et finalement c'est le même muscle qui travaille dans les deux genres. Se rajoute pour le roman le plaisir des personnages, de les suivre, de créer un environnement où tout va avoir une répercussion plus tard, où tout est tendu et suivi, même s'il faut se méfier de l'obsession de la continuité. Il y a cette recherche de cohérence dans la langue, dans le comportement des personnages, sur des années et des années d'écriture. C'est un travail au long cours.»

Si chaque larme dans ce monde fictif vaut son poids d'or, «personne n'a encore trouvé le moyen d'auditer l'amour. Force est d'admettre que l'on demeure aujourd'hui à ce sujet en pleine impasse méthodologique», lit-on. Le roman échappe aux attentes, se retourne en queue de poisson, garde sa part de mystère. «C'est une satire. Une tragicomédie dans laquelle l'émotion et le couple sont lieux de résistance. Comment s'accomplir? Comment être plus proche de ce qu'on pense être soi? Comment aller au bout de soi-même? La réponse n'est pas donnée. Est-ce que d'être simplement ce qu'on est ne serait pas finalement l'ultime résistance?» Une autre question qui mérite certainement la réponse la plus improbable.