Histoire - Aux origines des rapports franco-québécois

Alors que l'on célèbre le cinquantième anniversaire de la Délégation générale du Québec à Paris, les historiens Aurélio Ayala et Françoise Le Jeune remontent aux origines des contacts franco-québécois de l'après-Conquête. Une relation marquée par la non-ingérence et une certaine indifférence dès la première moitié du XIXe siècle.

«Il n'y a pas six mois je croyais, comme tout le monde, que le Canada était devenu entièrement anglais», avoue candidement Alexis de Tocqueville au terme de son bref séjour dans la colonie. Au début des années 1830, l'auteur de De la démocratie en Amérique s'intéresse davantage à la modernité incarnée par la république étasunienne, dont l'exotisme fascine ses compatriotes friands de romans d'aventures.

Oubliée au milieu du XVIIIe siècle, la colonie du Bas-Canada est redécouverte par les Français à l'occasion des rébellions patriotes de 1837. Relayés avec un mois de décalage, les détails de l'insurrection captivent d'abord les journaux parisiens en raison des impacts potentiels sur les relations diplomatiques entre la Grande-Bretagne et les États-Unis.

À défaut de correspondants de guerre, c'est par la publication d'extraits de journaux britanniques et américains, eux-mêmes alimentés par la presse montréalaise, que sont rapportés les événements en France. Distillée, cette information est en outre manipulée par les autorités britanniques, qui utilisent les médias locaux afin de dépeindre les rebelles bas-canadiens en révolutionnaires sanguinaires.

Pour Ayala et Le Jeune, cette instrumentalisation de l'information vise à atténuer les sympathies patriotes des journalistes américains. Dès 1838, l'éditorialiste de la United States Democratic Review constate à ce sujet que l'on a fait «sciemment courir le bruit alarmant [...] que dans l'éventualité où les patriotes seraient les vainqueurs, leurs affinités avec le pays de Danton et de Robespierre suffiraient à établir au Canada la guillotine».

Un rendez-vous manqué

Cette propagande francophobe réveille le nationalisme de la presse républicaine française, qui prend parti pour le chef patriote Louis-Joseph Papineau, un «homme d'une haute capacité» en dépit de son «accent canadien». Comme quoi rien n'a vraiment changé depuis 1837... Les modérés du Siècle dénoncent quant à eux l'inaction diplomatique de Louis-Philippe Ier: «Si nous avions un gouvernement digne de la France, écrit un journaliste, il saisirait l'occasion offerte d'obtenir de l'Angleterre elle-même l'indépendance du Canada.»

La crise politique bas-canadienne intéresse particulièrement les républicains du National, dont l'indignation est alimentée par la presse radicale de Londres opposée au despotisme. Bien qu'elle soit de courte durée, la présence canadienne-française sur la scène internationale permet ainsi d'assister à un cas précoce d'internationalisation des gauches européennes, comme l'affirment Ayala et Le Jeune.

L'intérêt des médias français envers le Bas-Canada s'estompe toutefois au lendemain de la publication du rapport Durham en 1839. La venue de Louis-Joseph Papineau à Paris n'y change rien. Ce rendez-vous manqué entre la France et son ancienne colonie n'en demeure pas moins le premier jalon d'une relation unique ponctuée de poussées d'enthousiasme et de passages à vide, de Louis-Philippe Ier à Nicolas Sarkozy.

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Collaborateur du Devoir