Maxime Olivier Moutier ausculte nos sociétés de déprimés chroniques

Psychanalyste et écrivain, Maxime-Olivier Moutier dit vouloir «chercher ce qui fait souffrir les gens». <br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Psychanalyste et écrivain, Maxime-Olivier Moutier dit vouloir «chercher ce qui fait souffrir les gens».
L'écrivain Maxime-Olivier Moutier, psychanalyste, depuis 17 ans, a son bureau privé en plus d'être intervenant dans un centre de crise. Les poqués de la vie, les ratés du suicide, les endeuillés au troisième sous-sol, les colériques à coups de poing, les malchanceux chroniques — celle-là qui s'est fait violer sept fois; cet autre renvoyé cinq fois de suite sans motif —, les estourbis de tous âges, il connaît. C'est d'eux, de leur fêlure et de la crise en général qu'il parle dans La gestion des produits, dont le tome 1 s'intitule La crise.

Cet essai ouvre le nouveau projet littéraire de Maxime-Olivier Moutier, qui se déploiera au moins sur cinq livres. «Je veux chercher ce qui fait souffrir les gens», explique l'auteur en entrevue dans le hall d'un tout petit hôtel du Vieux-Montréal, sirotant un chocolat chaud d'automne. Tome 1, donc: La crise. «Le prochain portera sur le bonheur, un autre sur l'individualisme et je vais peut-être me pencher sur la démocratie aussi.»

En écrivant par articles, Moutier illustre son essai de cas frappants, romanesques même, comme cette femme qui a manqué son suicide pour se découvrir soudain, jambes coupées et bassin cassé, des raisons de vivre; cette autre qui a été la seule d'entre ses soeurs à ne pas subir l'inceste et en a été traumatisée. Il se penche également sur la médication, sur ce qui fait un bon médecin, sur la masse des ressources communautaires désormais accessibles. Il dresse un inventaire des questions bureaucratiques auxquelles doit répondre l'usager du centre de crise: documents à remplir, règles de vie, corvées, couvre-feu, collecte de données, diagnostics. Un processus de petites cases à remplir bien loin du mouvement naturel, même houleux, de la psyché.

En entrevue cet après-midi-là, Maxime-Olivier Moutier balance les concepts sans aller au fond des idées, laisse des mots comme «individualisme», «écoute», «souffrance» résonner comme une argumentation en soi. C'est que l'écriture et le livre, pour lui, sont la façon la plus adéquate d'articuler et de pousser la pensée. Certains thèmes abordés dans La crise, il le sait déjà, reviendront subséquemment.

Tout l'monde est malheureux (air connu)

Pourquoi est-on si malheureux? Moutier nomme la perte des repères et la solitude de nos sociétés post-religieuses et non communautaires. L'individualisme, la surconsommation, le sentiment de culpabilité devant l'état du monde, la noyade sous l'information continue s'ajoutent. «L'homme contemporain est non seulement inquiet (on le serait à moins), écrit Moutier, mais il se sent mal et coupable. Autant que ses prédécesseurs, qui allaient se faire dire à la messe chaque semaine, chaque dimanche, qu'ils vivaient dans la faute et le péché. Sans trop savoir pourquoi, ils demandaient pardon. L'homme occidental aussi vit dans le péché, et crève d'une sourde culpabilité.» Ailleurs, il poursuit: «L'humain a besoin d'être soulagé. Mais il ne sait pas de quoi. [...] La consommation effrénée d'objets inutiles et superflus n'est qu'une des figures de cette perpétuelle et interminable recherche de soulagement.» Résonne en mémoire, sur une autre tonalité, le triste et fulgurant Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Actes Sud) du Suédois suicidé Stig Dagerman.

«Tout le monde a l'impression que le monde est mal fait pour lui, poursuit Maxime-Olivier Moutier, alors que tout le monde contribue à faire ce monde. L'individu a une importance et une autonomie qu'il n'a jamais eues. On n'accepte plus de souffrir et c'est maintenant la faute de la société si on est malheureux. L'assurance maladie rembourse 100 000 $ pour changer la hanche d'un individu. On a des thérapies remboursées par l'État maintenant. Moi, j'aimais mieux quand on cons-truisait des cathédrales. C'était plus beau. Regarde la Sagrada Familia [d'Antoni Gaudi] à Barcelone: c'est magnifique. Notre CHUM, quand il va être construit, je ne pense pas qu'on va le visiter et le faire visiter aux touristes dans cent ans.» La discussion, comme le livre, éclate, sur un thème mais dans toutes les directions.

Nourri de Lacan, de Le Brun, de Freud, de Bruckner, de Lyotard et de Dufour, Moutier relance: «sur la une des quotidiens, on peut voir la souffrance de madame Une telle qui a attendu tant d'heures aux urgences de l'hôpital. On peut dire que l'individu est devenu plus grand que le pays.» L'individu-roi geint dans son État-providence et refuse le moindre mal. «Je vois cette jeune fille dans la vingtaine, en peine d'amour, à qui on donne des médicaments parce qu'on ne supporte plus de souffrir. On ne peut pas guérir d'être humain.»

Un granule, une p'tite pilule

Moutier s'insurge comme ce Québec sous ordonnance. «Le défaut de notre système, écrit-il, c'est que le médecin se sent toujours obligé de faire quelque chose, de donner quelque chose, de ne pas terminer une rencontre sur rien. Même si, parfois, c'est ce qui ferait le plus de bien: rien.» L'écoute, pour lui, vaudrait souvent mieux. «Le même médicament, assigné après une dizaine de minutes consacrées à écouter la personne raconter ses problèmes personnels, aura plus d'efficacité que s'il est prescrit sur-le-champ», maintient-il. «J'en vois qui font de la voltige tellement ils tiltent quand je dis ça dans des colloques professionnels», ajoute l'écrivain en entrevue.

Maxime-Olivier Moutier est ressorti aux yeux de la critique en 1998 avec le récit Marie-Hélène au mois de mars (Triptyque), son troisième livre. Cette autofiction sur fond de folie et d'amour échoué débutait ainsi: «Près des deux tiers de ce récit furent écrits alors que j'étais interné à l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul de Sherbrooke. C'était en 1995. J'avais vingt-trois ans. À cette époque, la mort était partout. J'ai écrit ces pages en état d'urgence, sans compromis, comme pour dire une dernière chose avant de mourir, définitivement. Le jour où elles seraient lues, j'aurais disparu. Comme un mot d'adieu.» La part de vrai et d'invention, dans ces mots, seul Moutier la sait. Mais d'un livre à l'autre, le «diagnostiqué, comme ça, en quelques secondes: dépressif profond; risques suicidaires» a traversé le miroir pour devenir analyste lacanien et écrivain critique de la société. La crise, il connaît.