Les sources d’Éric Bédard

Il constate toutefois que cette attitude sainement conservatrice n’a plus la cote au Québec. Dans Recours aux sources, un recueil de onze «essais sur notre rapport au passé», il déplore le fait que «la plupart des Québécois n’aiment toujours pas leur passé». Selon lui, nous aurions intériorisé l’idée que tout ce qui précède la Révolution tranquille n’est pas digne d’intérêt et relève de la Grande Noirceur. Convaincus de la supériorité du présent sur le passé, les Québécois se féliciteraient d’avoir rompu avec la mentalité aliénée de leurs ancêtres. Or, se désole Bédard, ils se privent ainsi d’un sens de la filiation nourricier.
 

«J’ai souvent l’impression, écrit Bédard, que ce legs de la Révolution tranquille, devenu la doxa d’une certaine intelligentsia dite “progressiste”, nous a rendus étrangers à nous-mêmes. Il m’arrive de penser que cette utopie du Québécois nouveau complètement affranchi d’une histoire jugée avilissante et son corollaire, le rejet viscéral du Canadien français, a [sic] vicié notre rapport au passé.» De cette thèse intéressante d’un point de vue historique et philosophique, Bédard tire toutefois des conclusions idéologiques contestables.
 

Recours aux sources n’est pas un essai unifié, mais bien un recueil d’essais divers. Aussi, Bédard, dans ces pages, développe moins sa thèse dans toutes ses ramifications qu’il ne l’explore et l’expose à partir d’angles multiples. Styliste classique dont le propos brille par sa lumineuse clarté, Bédard veut moins polémiquer que contribuer de bonne foi à l’intelligence du débat national. Aussi, que l’on adhère ou non à ses propositions, on est forcé de reconnaître en lui un interlocuteur de qualité.

Une thèse contestable
 

Le cœur même de la thèse de l’historien m’apparaît contestable. J’avoue sans gêne faire partie de ces «progressistes» qui chantent la grandeur de la Révolution tranquille et la nécessité de la rupture qu’elle incarne. Quand je me penche sur notre histoire, le «désormais» de Paul Sauvé, mis en œuvre par l’équipe du tonnerre, résonne à mes oreilles comme un doux refrain. Le Québec que j’aime, aujourd’hui, n’existerait pas sans ce sursaut modernisateur qui nous a fait, oui, progresser. Le Québec d’après 1960 est plus juste, plus libre et plus démocratique que celui d’avant.
 

Croire cela, cependant, ne signifie pas nécessairement mépriser notre période canadienne-française. On peut considérer, en effet, que nos ancêtres ont fait ce qu’ils ont pu avec ce dont ils disposaient et que leurs efforts ont rendu possible la suite des choses. Ainsi, si j’encense la Révolution tranquille, c’est que j’y perçois aussi la suite moderne de l’élan canadien-français.
 

Contrairement à Éric Bédard, par exemple, je n’ai pas attendu la vogue du néo-trad pop, incarnée par Mes Aïeux, pour reconnaître dans notre littérature du terroir ou notre musique traditionnelle une métaphysique, faite d’un désir de durer et de vivre en français en Amérique, de valeur. On peut se moderniser, progresser, s’arracher aux limites de nos ancêtres sans se perdre. Je préfère, par exem-ple, l’aide sociale étatique à l’ancienne générosité communautaire. La première est peut-être plus froide, mais elle est plus juste. La gratitude envers les ancêtres devient réaction quand elle se cantonne à la reproduction.
 

Éric Bédard a raison de contester la thèse selon laquelle le nationalisme canadien-français aurait été bassement ethnique, contrairement au sain nationalisme civique d’aujourd’hui. Cette thèse injuste oublie le troisième terme du débat, c’est-à-dire le nationalisme culturel, dominant dans notre histoire et qui «défend une conception culturelle de la nation, ouverte aux nouveaux arrivants dans la mesure où ceux-ci veulent bien s’approprier sa langue, ses mœurs» et son histoire.
 

Bédard a raison, encore, de déplorer une forme de «trudeauisation des esprits», même dans les rangs souverainistes, qui entraîne une conception négative du passé canadien-français, une réduction de la langue à un statut d’outil de communication et «une con-ception purement contractualiste de la société». «Ce qui donne vraiment sens à l’indépendance, écrit l’historien, cela reste le désir de reconnaissance d’une communauté historique, d’une culture précaire mais bien vivante.» Je suis donc d’accord avec Bédard pour reconnaître la nécessité d’un conservatisme national, sans lequel le passé et le destin du peuple québécois perdent leur sens, mais à condition que cette fidélité ne nous condamne pas, par peur de la rupture, à l’immobilisme.

Mon désaccord tient toutefois à l’équivalence que sem-ble postuler l’historien entre ce conservatisme national et un certain conservatisme social. Les grandes promesses du progressisme social-dé-mocrate ou de l’État providence n’ont certes pas toutes été tenues, comme il l’écrit, mais la cause de cet échec relatif ne se situe pas dans un progressisme aveu-gle et doit plutôt être attribuée, selon ma lecture, à la montée des forces néolibérales. Ce n’est donc pas en prônant un retour (ou un recours) à l’idéologie sociale conservatrice canadienne-française qu’on retrouvera le droit chemin. Il faudrait plutôt parvenir à penser, pour le Québec, une sorte de conservatisme (sur le plan national) de gauche (sur le plan social).
 

Avec l’intelligence calme qui le caractérise, Bédard se penche aussi, dans cet ouvrage, sur le cinéma de Pierre Falardeau et sur celui de Denys Arcand, sur la série Duplessis, sur la pensée du FLQ et sur l’enseignement de l’histoire. Toujours, il nous invite à une discussion sérieuse et bien menée sur le sens profond de notre grande aventure.

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louisco@sympatico.ca

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Recours aux sources

Essais sur notre rapport au passé

Éric Bédard

Boréal

Montréal, 2011, 280 pages

1 commentaire
  • Sylvain Deschênes - Abonné 3 octobre 2011 08 h 33

    Le rebours de la course

    Il faut un certain culot pour coiffer d'un titre pareil (recours aux sources) un recueil de chroniques d'histoire qui ne recourt apparemment pas aux sources d'archives dont se servent les historiens sérieux.

    M. Bédard a une marotte, celle de la bonne droite collaboratrice, qu'il utilise comme une marque de commerce sur le marché des idées convenues des médias de masse.