Entrevue avec Nancy Huston - «Qu’est-ce qui me concerne?»

Nancy Huston
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Nancy Huston

Nancy Huston, on le voit à sa bibliographie, aime se tremper aux arts visuels. En plus de ses romans et essais — Infrarouge, Lignes de faille, Professeurs de désespoir (tous chez Actes Sud), entre autres —, elle a signé plus d’une demi-douzaine de collaborations avec des artistes. Coup sur coup s’y ajoutent Démons quotidiens et Edmund Alleyn ou le détachement. Entretien à distance sur l’écriture, la peinture et, par la bande, le politique.

Les mots de Nancy Huston ont côtoyé sous les couvertures les photographies de Jacqueline Salmon, de Valérie Winckler ou de Jean-Jacques Cournut. Là, ils ont frôlé les dessins de Chloé Poizat; ici, les peintures de Mascha Schmidt. Tout récemment, dans Poser nue (Biro&Cohen), illustré des sanguines de Guy Oberson, elle décortiquait ce qui se passe dans la tête du modèle, si souvent femme, pendant la pose, entrait dans la tête de la regardée.
 

D’où vient ce rapport aux arts visuels? «C’est une bonne question, dit-elle en creusant ses souvenirs, contactée par téléphone à l’aéroport, où elle attendait son vol pour Montréal. J’ai passé vraiment une enfance très loin de tout ça. Je n’avais presque jamais été dans un musée, ni mon père ni ma belle-mère ne s’intéressaient à la peinture. Ils achetaient des croûtes à leurs amis qui peignaient pour vivre. Tout ça était assez quelconque. Je pense que les premiers chocs sont venus lors du cours d’histoire de l’art, dans mon lycée américain: la prof, une vieille dame, nous a distribué des images, des œuvres de la Renaissance. Je crois que c’est là que ç’a commencé, avec des Andrea del Sarto, des Giotto, des choses comme ça…»
 

Démons quotidiens (L’Iconoclaste/Leméac), journal à quatre mains, est signé avec l’artiste Ralph Patty. «On fait partie d’une bande d’amis qui se retrouvent régulièrement pour chanter, déconner, lire. Je savais que Ralph faisait ces dessins quotidiens.» Chacun, pendant un an, de juin à mai, partant de l’actualité, a laissé aller qui sa plume, qui ses pinceaux, pour traduire de façon libre, en mots et en lavis, les nouvelles du jour. «Ce n’est pas de la chronique, précise l’Albertaine d’origine.

C’était difficile de trouver le ton. Je n’avais pas envie d’avoir l’air de gauche ou de droite, de prouver que j’ai voté là. Je voulais regarder l’espèce humaine avec un peu de recul et m’émerveiller de la folie de nos comportements. La règle était d’accepter la multiplicité, pas du tout de faire un journal politique, mais de montrer à quel point nous avons plusieurs soi en nous: le soi citoyen, le soi parent, le fantasmant-rêvant, le sale gosse, etc.» Une des premières entrées de Huston résume: «La question que nous pose l’actualité (et j’aimerais bien savoir de quand date ce mot) est la suivante: qu’est-ce qui me concerne?»
 

L’écriture au quotidien
 

Au fil des pages se sent le frottement constant entre l’indignation, la culpabilité, le confort et l’indifférence devant les nouvelles du jour. «Ne pas oublier: la possibilité d’être au courant de tous les malheurs du monde est incroyablement récente dans l’histoire de l’humanité», écrit encore Huston. Au final, indique-t-elle dans l’avant-propos, le jeu est une exploration du «paradoxe que chacun gère comme il peut: nous sommes individus, mais ne pouvons vivre qu’avec les autres et grâce aux autres, dans un monde construit par les autres, pour le meilleur et pour le pire».
 

L’expérience de l’écriture quotidienne, cet exercice pratique, journalier, Nancy Huston le connaissait déjà. «J’ai un journal, depuis très longtemps, qui fait des milliers et milliers de pages et que je tiens depuis 40 ans. J’y parle très peu de politique. Peut-être parce qu’on en parle beaucoup à la maison. Je suis toujours impressionnée quand je lis des entrées brillantissimes sur la politique ou la littérature dans le journal intime de gens comme Sartre, Beauvoir ou Marina Tsvétaïéva. Le contenu de mon journal est très, très névrotique, je le cache soigneusement», confie-t-elle dans un bel éclat de rire. 

Dans Démons quotidiens, les obsessions de l’auteure transparaissent. Romain Gary en est, ainsi qu’un certain regard féministe, une pensée sur le regard que posent les hommes sur le corps des femmes «puisqu’en même temps je commençais un essai sur la beauté. Il y a aussi la présence de mes enfants, mon mari, mes amis, et des choses que Ralph a initiées et sur lesquelles je rebondissais.»
 

Portrait d’Edmund Alleyn
 

En même temps paraît la monographie Edmund Alleyn ou le détachement (Leméac/Simon Blais), dont Huston signe un avant-propos étoffé, bien senti. «Ce qui m’a décidée, c’est d’avoir vu L’atelier de mon père, le film de sa fille Jennifer Alleyn.» Ce documentaire, portrait intimiste, retrace la vie du peintre. Le film a remporté un prix Gémeau et le prix de la meilleure œuvre canadienne au Festival international du film sur l’art 2008. «J’ai été prise par la main par le film, ensuite par Jennifer elle-même, qui m’a fait découvrir l’homme. Si je n’avais vu que ces derniers lavis, je n’aurais pas compris toute l’œuvre. L’autre chose qui m’a touchée, chez Alleyn, c’est son bilinguisme, son passage de l’anglais au français, le fait qu’il avait vécu en exil à Paris, à quoi ç’avait correspondu chez lui. Je me suis sentie apparentée.»
 

Au Québec pour quelques jours, Nancy Huston en profitera pour travailler à la traduction d’un spectacle musical, Le mâle entendu, qu’elle tourne avec trois copains jazzmen. «C’est moi qui porte leurs voix d’homme; je les ai fondues ensemble. Eux jouent la musique, je suis habillée en garçon, et je danse, et je chante, et tout ça… Plus je vieillis, moins j’ai peur du ridicule», dit celle qui vient tout juste de fêter ses 58 ans. Elle termine, pour avril prochain, cet essai sur la beauté, pour l’instant intitulé Reflet(s) dans un œil d’hom-me. Et mijote déjà un prochain roman, «pour [ses] 60 ans».

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Démons quotidiens

Nancy Huston

Illustré par Ralph Petty

L’Iconoclaste/Leméac

Paris, 2011, 408 pages
 

Edmund Alleyn  ou le détachement

Avant-propos de Nancy Huston

Oeuvres d’Edmund Alleyn

Leméac/Simon Blais

Montréal, 2011, 80 pages