Jacques Poulin, l'homme et ses doubles

Jacques Poulin
Photo: Jacques Poulin

Avec constance et fidélité, l'écrivain discret poursuit, avec L'homme de la Saskatchewan, une œuvre amorcée en 1967. Le Devoir l'a rencontré, à la fin du mois d'août, dans ses quartiers d'été de l'île d'Orléans.

Un mauvais chemin de terre descend vers le fleuve. À flanc de pente, sur la gauche, un étang colonisé par les algues, bordé par quelques arbres et un champ de blé en herbe. Sur la rive nord de l'île d'Orléans, un petit chalet avec une grande véranda vitrée s'offre une vue partielle sur le fleuve et la côte de Beaupré, les montagnes, le ciel.

Impossible de ne pas reconnaître le décor de ses derniers romans, auquel il ne manque plus qu'un chat — qui se cache sûrement quelque part — et une vieille camionnette Volkswagen. C'est ici que Jacques Poulin passe tous ses étés depuis quelques années, jusqu'au spectacle de la moisson d'automne, loin du bruit de la ville.

La nouvelle édition de Paris est une fête d'Hemingway, qui côtoie sur une table basse Le premier jardin d'Anne Hébert, attise la conversation. Mais Poulin glisse vite vers les défauts de L'homme de la Saskatchewan, son nouveau roman, qui reprend les préoccupations de l'écrivain envers la survie du français en Amérique. Un pseudo-thriller où circulent les sosies de Gary Bettman et de Mad Dog Vachon en méchants sbires de la Ligue nationale de hockey et, par extension, de l'impérialisme anglo-saxon.

Et des défauts, il en faut, estime-t-il. «Il y a une condition essentielle pour continuer d'écrire, dit-il, et c'est de trouver une faiblesse dans le livre que j'ai fait. Et dans le livre suivant, j'essaie de corriger ça.»

L'usure de Jack Waterman

Jack et Francis, qui sont frères, se dédoublent cette fois de façon troublante. L'un est un écrivain qui écrit de moins en moins, obsédé par la mort et poursuivi par la tentation du silence. L'autre est «lecteur sur demande» et devient, sur les conseils du premier, un écrivain fantôme au service d'un joueur de hockey, un Métis de Batoche, en Saskatchewan, lointain neveu de Gabriel Dumont, qui souhaite publier son autobiographie et dénoncer le sort des joueurs francophones dans la LNH. Jack habite au dernier étage d'un immeuble du faubourg Saint-Jean-Baptiste, à Québec, tandis que son petit frère occupe un appartement du premier étage.

Le processus de cannibalisation est subtil. La «fantomisation» de Jack, déjà à l'oeuvre, se poursuit et prend de l'ampleur dans L'homme de la Saskatchewan. Au petit frère, qui souffre de problèmes érectiles après un cancer des testicules, les médecins ont installé une curieuse prothèse électronique contrôlée par la pensée. «C'est un double exercice d'émancipation du petit frère qui s'opère, fait remarquer Jacques Poulin. Plus il devient écrivain, et plus il retrouve de sa vigueur sexuelle.» Au détriment, peut-être, d'un Jack Waterman que Poulin trouvait «usé». «En donnant la parole à Francis, j'avais l'impression de me renouveler un peu.»

La Grande Sauterelle, de passage à Québec avec le vieux Volks «rongé par la rouille» comme son ancien propriétaire, sera bien entendu l'élément-clé de cette architecture mimétique ou triangulaire du désir. Francis n'est pas insensible aux charmes de la fille «aux yeux noirs comme le poêle»... On se souviendra qu'entre Gaspé et San Francisco, Jack et la Grande Sauterelle avaient eu une brève aventure. C'était dans Volkswagen Blues, le sixième roman de Poulin, paru en 1984.

Si «nous sommes tous des Métis», Jacques Poulin se livre ici lui-même à un solide exercice de métissage littéraire en mélangeant dans la même omelette romanesque quelques personnages qui existaient déjà (la Grande Sauterelle, on l'a dit, Limoilou, Marine, la Petite Soeur, Waterman et Francis).

À sa décharge, qu'il s'agisse de personnages ou de décors, l'écrivain reconnaît avoir une capacité d'invention restreinte, peut-être de plus en plus limitée. «Je me suis contenté de décrire les choses qui sont les plus proches de moi. En suivant d'ailleurs les conseils d'Hemingway...»

Un peu comme Jack dans le roman, que sa petite bande embarque presque de force dans le Volks pour un rapide retour aux sources en Beauce («J'aimerais bien avoir une gang comme ça», reconnaît Poulin en riant), l'écrivain se remémore lui aussi ses années de collège mouvementées et l'incompétence crasse de certains frères enseignants qui lui ont appris, bien malgré eux, l'art vital de la désobéissance.

De la mine dans le crayon

L'érotisme, avouons-le, est une teinte plutôt rare dans la palette de l'écrivain. Pour Poulin, plutôt pudique, au style «sobre et contenu», comme lui-même le décrit, il s'agissait surtout de trouver la manière. «Je ne voulais pas tomber dans les clichés habituels quand on essaie de décrire les rapports physiques, alors j'ai inventé cette histoire de puce pour leur donner une couleur inhabituelle.»

Et la manière passait avant tout par les mots des autres. Une citation de Saint-John Perse («de la nuque à l'aisselle, à la saignée des jambes, et de la cuisse interne à l'ocre des chevilles, je chercherai, front bas, le chiffre occulte de ta naissance...»), une allusion à un passage de Kamouraska ou un extrait des Lettres à Lucienne d'Alain Grandbois mettent chaque fois de la mine dans le crayon du petit frère.

Le mot «érection», par exemple, «nous aurait sauté en pleine face» si je l'avais employé, confie l'écrivain. Tout comme «testicule», que Poulin remplace poétiquement par «noisette». «Pour moi, c'est avant toute chose une question d'équilibre et d'harmonie.» Il écrit comme un aquarelliste qui tente d'estomper les contours, de masquer la trace de ses coups de pinceau. «Je me tiens souvent dans le flou, reconnaît-il. C'est peut-être un défaut.»

Près de l'entrée, l'ordinateur portable est posé sur son éternelle planche à repasser, ce qui lui permet d'écrire debout. Le prochain roman est déjà en route, même si l'heure est plutôt aux vacances et au service après-vente de L'homme de la Saskatchewan. Et pour la première fois, il sera écrit directement à l'ordinateur. Mais pas plus vite que d'habitude.

Car, comme Waterman, Jacques Poulin écrit «à coups de demi-pages», assure-t-il. C'est son indice personnel de satisfaction quotidienne.

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Collaborateur du Devoir

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