Naître femme, mourir déçue

Claudia Larochelle
Photo: Alain Décarie Claudia Larochelle

Être une bonne fille. Une bonne amante, une bonne mère. C'est ce que souhaiteraient les héroïnes à qui Claudia Larochelle donne chair dans Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps. Mais impossible, elles n'y arrivent pas.

Sombre, très sombre. Plein de désillusions, de désenchantement, de détresse jusqu'à la détestation de soi-même, le premier recueil de nouvelles de cette journaliste culturelle de 33 ans. Les quelques textes de fiction qu'elle a déjà fait paraître, dans des collectifs, donnaient d'ailleurs le ton.

Qu'on pense à sa nouvelle parue dans Amour & libertinage par les trentenaires d'aujourd'hui, ouvrage qu'elle a codirigé au printemps dernier: «Après leur trentième anniversaire, les filles jetées affichent cette mine à la fois butée et contrite, ce visage d'entre deux scénarios de vie, celui idéalisé à cinq ans à travers les contes de fées, et l'autre dans lequel les princes charmants restent des crapauds.»

On retrouve le même genre de constatation dans Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps: «À quinze ans, l'imaginaire amoureux reste pur, teinté d'un rose vif et scintillant de paillettes. Après trente ans, le coeur, les tripes, les lambeaux de chair et même les neurones écopent et se perdent dans une mer de détritus.»

Que se passe-t-il donc entre l'adolescence et la trentaine, chez les filles que Claudia Larochelle met en scène, pour que la déception soit complète, totale, que l'amertume prenne le dessus jusqu'à vouloir, trop souvent, en finir une fois pour toutes?

Il se passe le désamour, l'é-chec amoureux. Il se passe la solitude. Les soûleries. Les aventures d'un soir, l'attente désespérée d'un coup de fil, les gars qui refusent l'engagement. Et le ventre qui reste vide, la maternité refusée.

Il se passe que le deuil de l'être aimé semble parfois impossible. Jusqu'à ce qu'on découvre qu'il nous trompait effrontément. Il se passe qu'on n'arrive pas à mettre la main sur un homme qui soit à la hauteur du papa: «S'il avait été comme les autres. Moins tendre, moins doux. Moins modèle. Maintenant, il faut se contenter des autres hommes.»

Il se passe qu'on est tellement toujours soucieuse d'être parfaite, aussi. Et qu'on a peur de vieillir, de ne plus être désirable. Il se passe la burqa de chair, comme dirait Nelly Arcan. Tellement peur de devenir transparente comme les dames seules de 80 ans que personne ne remarque sur le trottoir.

En sommes-nous là ?

Ouf! C'est déprimant, oui. Même la maternité n'est pas une panacée. La grossesse tant désirée chez certaines peut devenir un cauchemar pour d'autres: «Je ne suis déjà plus celle qui écrit, qui rit, qui roule des hanches, qui jouit, qui danse, qui s'enivre, qui réussit professionnellement. Je suis de gros nichons, je suis bientôt du lait.»

Et puis, comment savoir si on deviendra une bonne mère? «J'entrevois toutes ces blessures que je t'infligerai sans le vouloir. Je ferai mal les choses. Tu iras en thérapie par ma faute.»

Le pire, dans tout ça, étant de donner naissance à une fille, comme l'exprime cette femme enceinte dans une lettre à son futur enfant: «Sache, Béatrice, que naître femme est une malédiction. Tu lutteras pour être choisie et préférée parmi toutes les autres. Pour que dans une classe, puis plus tard dans le fond d'un bar, un garçon te remarque et te prenne. La liberté qui nous est offerte en ce second millénaire n'est qu'une illusion, qu'un mirage, dans un désert de désenchantements.»

Bon, d'accord, j'arrête. Difficile de lire noir sur blanc ce qu'on ne veut pas voir, n'est-ce pas? Quoi, malgré le féminisme, l'émancipation des femmes, nous en sommes encore là?!

Le portrait d'ensemble est laid, très laid. Le constat d'échec est brutal dans Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps. Minces, très minces, les raisons d'espérer, les notes d'espoir.

Et pourtant. Pourtant, l'écriture. L'écriture nous porte. Nous touche. Parce qu'elle fouille, farfouille dans les blessures, le mal-être. Parce qu'elle n'a pas peur d'y aller, de se mouiller. Parce qu'elle met en avant la vulnérabilité. Sans mettre de côté les paradoxes, les contradictions.

L'écriture est juste. Forte. Elle nous rentre dedans. Elle nous heurte. Elle nous réserve des surprises aussi, ne va pas toujours là où on l'attend. Même si certaines nouvelles nous happent moins, sont moins abouties.

Il y a des scènes qui font images. Comme celle-ci, après une rupture amoureuse: «Dans mes quatre pièces de vieille fille, je n'ai pas encore pu rassembler mes jambes, mes bras, ma tête, mon cul, mes mains. Mes membres qui gisent épars, plus ridés, presque bleutés.»

Il y a des phrases comme celle-ci, venant d'une fille mal baisée que son amant utilise comme bon lui semble: «On dirait que mes pieds pleurent sur le sol.»

Il y a de la lucidité, comme chez cette fille qui a multiplié les amants et n'a pas réussi à mener un enfant à terme: «J'ai gaspillé mon énergie à me forger un monde superficiel parmi une foule d'égoïstes.» Et il y a des mots qui cognent, ceux, entre autres, de cette fille qui va mourir sans avoir enfanté: «Je suis née pour rien.»

L'auteure joue dans la cour des grandes. Elle prend sa place, se distingue. Désormais, il faudra la présenter ainsi: Claudia Larochelle, écrivaine.

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Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps
Claudia Larochelle
Leméac
Montréal, 2011, 128 pages