Catherine Mavrikakis - Questions de vie et de mort

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Photo: Illustration: Christian Tiffet

Est-ce parce qu'elle est née à Chicago? Depuis quelques années, l'auteure montréalaise Catherine Mavrikakis fait, ici, du roman sauce américaine. Depuis l'oratorio Omaha Beach, suivi de l'explosion noire de l'empoisonné roman Le ciel de Bay City (tous chez Héliotrope), Mavrikakis se pose dans l'héritage des grands romanciers des États-Unis. Les derniers jours de Smokey Nelson est dans cette veine: un constat de désastre sur une Amérique exsangue de sens, sur ce pays qui endosse encore le châtiment capital. Entretien avec l'auteure sur des questions de vie, de mort et de littérature.

Le peuple, en démocratie, doit-il avoir toujours raison? «Au Canada, si on tâte l'opinion générale, on apprend que les gens sont pour la peine de mort», commente Catherine Mavrikakis, rencontrée il y a quelques jours au-dessus d'une tasse de tisane, qu'elle commande sans se soucier de la sorte et parce qu'il faut bien commander quelque chose dans ce café-bar boulevard Saint-Laurent, en face des bureaux de son éditeur. «Il faut dans ce cas que la loi ne soit pas une émanation populaire. L'envie de tuer ne m'est pas étrangère, je sais ce que c'est, mais la loi doit être plus grande que mon désir intime. Je comprends, je connais la vengeance: la loi ne peut être vengeance.»

Son dernier roman, Les derniers jours de Smokey Nelson, est un roman polyphonique, axé essentiellement sur trois voix, très différentes, toutes infléchies par le meurtre qu'a commis Smokey Nelson. Dix-neuf ans plus tard, ces trois destins sont à nouveau fléchis par l'exécution du meurtrier.

Côté faits, Mavrikakis y écrit que les injections létales sont faites par «des techniciens inexpérimentés qui parfois ne distinguent pas bien un muscle d'une veine. En effet, l'éthique médicale interdit à ceux qui ont fait le serment d'Hippocrate toute participation à un quelconque arrêt de la vie, à un assassinat. Mais un docteur serait là [...]. Il remplirait la déclaration de décès et cocherait la case homicide pour indiquer la cause de la mort. L'exécution capitale pour un médecin ou un esprit rationnel reste un meurtre.»

L'auteure poursuit l'idée de vive voix: «La peine de mort est aussi un meurtre, d'un autre type, qui fait également ses victimes. Je ne suis pas croyante, mais je trouve que c'est un système de croyants: c'est se prendre pour Dieu et les humains ne devraient se prendre que pour des humains.»

Ses propos fusent, toujours intelligents, souvent graves et portés d'un ton léger. Sa pensée se construit au fil des réponses derrière des gestes très nerveux, quasi électriques. Pourquoi Catherine Mavrikakis a-t-elle transposé ses livres aux États-Unis? «Autour de 2003 [après Ça va aller (Leméac)], j'ai senti que ma façon de parler du Québec était pour le moment inécoutable, jusqu'à avoir l'impression de me taper la tête sur les murs. Était-ce moi? Le Québec? J'ai passé par des subterfuges et me suis tournée vers l'épreuve de l'étranger. J'ai voulu essayer la narration, aussi, sur le modèle des grands romanciers américains: Faulkner, McCullers, McCarthy — car La route (L'Olivier) est pour moi un exemple du grand roman américain actuel, ce roman post-apocalyptique qui n'a rien à voir avec le 11 septembre 2001, précise celle qui enseigne aussi la littérature à l'Université de Montréal. «Honnêtement, je n'ai pas l'impression de ne pas parler du Québec. Sommes-nous si différents? On n'a pas la peine de mort, ni l'intégrisme religieux. On n'a pas une langue hégémonique, et le rapport inadéquat qu'on garde à cette langue nous sauve. Mais je vois plein d'échos.» Ses personnages, dans Les derniers jours de Smokey Nelson, passent de la Géorgie à Hawaii. «Le rapport à l'espace semble très statique, comme un huis clos, de ce lieu tragique qu'est la prison inventée de Charlestown, d'où part cette tache de sang qui va finalement couler sur toute la carte des États-Unis.»

Je me souviens

«Même s'il ne craignait absolument pas les morts ou Dieu, écrit Mavrikakis, Smokey commençait à comprendre combien ceux qui ont disparu ne laissent pas d'une façon ou d'une autre certains vivants en paix.» La valse des Hervé suicidés de son premier Deuils cannibales et mélancoliques (Héliotrope), les fantômes familiaux dans Le ciel de Bay City, semblent indiquer que l'auteure porte ses morts. «C'est mon obsession d'auteur: faire entendre la voix de ceux qui ne sont plus, qu'ils traversent mes personnages pour garder une conscience de l'histoire — la petite histoire aussi, celles des petites vies. Quand j'habite une maison, par exemple, j'ai besoin de savoir, le plus loin possible, qui est resté là avant moi.» Aucune trace d'ésotérisme, de spiritisme ou autres -isme, pourtant, dans sa façon de le dire. «Ce n'est pas du mysticisme. Je ne dis pas que les morts existent. C'est mon idée du passé, dans le domaine de l'inconscient. J'ai l'impression que la vie est anachronique, que ce qu'on vit au présent aura des répercussions sur l'avenir, que notre rencontre d'aujourd'hui, par exemple, donnera une densité à des moments qui ne seront pas entre toi et moi. Qu'on est toujours un peu gros de notre passé et qu'on en accouche tout le temps, de différentes façons. C'est terrible. J'aimerais beaucoup me débarrasser du passé, mais je me sens moins dense si j'oublie. J'ai envie d'être légère, mais quand je le suis, je me sens complètement idiote.» Une lourdeur qui, pour Catherine Mavrikakis, s'effeuille avec le temps. «Maintenant, je comprends la loi de la nature: c'est bien de perdre la mémoire, sinon on serait vraiment trop encombré! Avec le temps, ça pourrait s'accumuler, jusqu'à boucher l'avenir. Je sens beaucoup l'âge. Et c'est important de le sentir.»

L'auto-exécution

Porter des fantômes, écrire des personnages, même combat? «Pendant l'écriture de Smokey Nelson, j'ai trouvé difficile de travailler la polyphonie; fabriquer une histoire où le rapport au je n'est plus le même; écrire la voix de Dieu; mais surtout traverser l'absence de sens. Ça a été dur de ne porter que des personnages qui ne voyaient pas de sens. C'est un roman sur l'absurde, qui n'est pas mon monde. Quelqu'un comme moi qui crois un petit peu aux fantômes se dit que tout a un sens, dans le fond.»

La peine capitale, les ombres, l'absurde... Autour de Mavrikakis, la mort semble rôder. «La vie est une danse avec la mort, cette mort qui demeure une question des seuls vivants. L'idée du suicide a toujours été présente chez moi — là-dessus, je suis quelqu'un du nord, de ces sociétés qui acceptent l'euthanasie. Je crois qu'on a le droit de mourir, que c'est une liberté face à cette condamnation qui fait qu'on ne sait jamais à quel moment on mourra. Pour moi, le suicide est une liberté —, je ne le dirais pas dans les écoles secondaires, bien sûr, mais si, un jour, la vie est insoutenable, je crois qu'on a ce droit, qu'il y a parfois une réussite, une réalisation dans le suicide. Je sens énormément la finitude, dans tout. J'ai l'impression d'être dans un compte à rebours, pas désagréable, avec des choses que je ne referais pas. Je pensais, c'est vrai, que la vie était infinie... Welcome to the vrai monde!», conclut-elle d'un franc éclat de rire.


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Selon le Death Penalty Information Center, 34 États appliquent la peine capitale aux États-Unis. Depuis 2009, le nombre de ces condamnations chute dramatiquement, mais on compte encore aujourd'hui 3251 prisonniers dans les couloirs de la mort américains, dont 721 en Californie seulement. Le Texas, avec 473 exécutions depuis la réinstauration en 1976 de la peine de mort, demeure l'État le plus vengeur. À ce jour, 32 exécutions ont eu lieu en 2011 aux États-Unis d'Amérique.
1 commentaire
  • Gaetan Turcot - Inscrit 10 septembre 2011 09 h 10

    32 exécutions cette année

    Pour plus de 10,000 homicides...

    Depuis le retour de la peine de mort, 1266 exécutions depuis le retour de la peine de mort en 1976 pour plus de 600,000 homicides!
    L'État du Vermont assassiné au grand complet

    http://en.wikipedia.org/wiki/Capital_punishment_in