La recherche d'Archibald

Né à Arvida en 1978, Samuel Archibald habite aujourd’hui Montréal.<br />
Photo: Frédérick Duchesne Né à Arvida en 1978, Samuel Archibald habite aujourd’hui Montréal.
La madeleine, ce petit gâteau aux oeufs en forme de coquillage qui joue un rôle clé dans l'oeuvre de Marcel Proust, est remplacée ici — noblesse oblige — par le souvenir ému des anciens Mae West et d'une bouchée de MacCroquette. Partout, sous la plume d'Archibald, né en 1978 à Arvida, se lit «la trace d'une nostalgie amère inscrite au coeur des choses».

Comment raconter? De quel droit? L'absence d'Histoire confine-t-elle au néant de la fiction? C'est un peu, en somme, l'essence de la recherche d'Archibald: comprimer ensemble le désir de s'approprier les morceaux d'histoires familiales recueillies, introduire un peu de surnaturel, fabriquer de la légende, rendre hommage au «conteur aguerri» qu'est son père.

Confronté à son incapacité d'écrire et de lutter contre l'oubli, le narrateur de l'une des dernières histoires d'Arvida finira pourtant par trouver la formule.

Et tout comme chez Proust, le dénouement prendra la forme du livre que l'on tient entre nos mains... Un livre de souvenir et d'invention au style parfois joualisant, parfois plus classique, mais toujours vibrant d'une belle densité et d'une maîtrise absolument prometteuse.

Un lieu en dehors de l'Histoire

Pareil à une «version nordique de l'El Dorado, un rêve américain délocalisé de quelques milliers de kilomètres», Arvida condense en un seul mot, dirait-on, le lointain et le familier.

Mais la sonorité primitive est trompeuse. Le lieu est «rigoureusement en dehors» de l'Histoire. Arvida, ville industrielle du Saguenay engloutie par les fusions successives, doit son nom aux initiales d'Arthur Vining Davis, le président d'Alcoa (l'usine d'aluminium qui est l'ancêtre d'Alcan et de Rio-Tinto) au milieu des années 1920.

Dans Antigonish, un ingénieur forestier au bord de la retraite se souvient d'un voyage de jeunesse en Nouvelle-Écosse au parfum de liberté et

d'insouciance: «L'Amérique est une mauvaise idée qui a fait du chemin», écrit-il, «une sorte de grande carte en asphalte tracée à même les terres».

Plus loin, América raconte l'aventure broche-à-foin et peu rentable d'un trio à qui on a demandé de faire passer illégalement une Costaricaine aux États-Unis. Un projet plus vite évaporé que les lignes de coke qu'ils s'envoient dans le motel de Windsor où ils se sont enterrés. Dans Jigai, Archibald nous emmène au Japon où s'incarne une curieuse histoire de mutilation.

Fleuron d'un petit groupe de dégénérés d'Arvida, un faible d'esprit que tout le monde appelle Raisin accepte sans trop réfléchir de «passer» un petit caïd de quartier pour un maigre 2000 dollars (Les derniers-nés). Cryptozoologie et Chaque maison double et duelle mélangent à part égale le familier et l'étrange, évoquant la trace fantasmée d'un «gros chat» qui hante un coin de forêt et l'histoire d'un homme qui acquiert une vieille maison hantée par le fantôme — ou le souvenir, ce qui revient au même — de deux frères infirmes atteints d'une maladie héréditaire.

Tissu de mensonges

Tout au monde existe pour aboutir à un livre (Mallarmé). Proust l'a bien compris qui, dans Le temps retrouvé, posthume et dernier tome d'À la recherche du temps perdu, découvre le moyen de transformer la matière brute du souvenir en quelque chose de plus grand et de plus vivant que sa propre réalité.

Son narrateur se demande s'il aurait vraiment aimé rencontrer tous ces gens apparemment fabuleux qui arpentent les couloirs des grands romans de Balzac ou ont inspiré à Baudelaire et Sainte-Beuve certains de leurs plus beaux vers. Si «toutes les Récamier, toutes les Pompadour ne m'eussent pas paru d'insignifiantes personnes». N'est-ce pas la «magie illusoire de la littérature» qui opère?

Proust encore: «La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.»

Qu'importe, en effet, que Raisin Tremblay, Big Lé, Minou, Jambon ou les frères Bezeau aient réellement existé! Ces silhouettes fugitives d'hommes solitaires et taiseux, poursuivis par l'échec comme par des nuées de mouches noires, ne seront jamais mieux découpées que dans les «méchantes menteries» de Samuel Archibald, qui nous sert ici, mine de rien, une véritable leçon de fiction.

Et si le caractère forcément décousu des «histoires» atténue un peu la puissance de tir de l'écrivain — un roman fabriqué de la même matière aurait eu, il me semble, une ampleur plus considérable —, il reste qu'Archibald nous raconte avec la force du mythe des histoires de bout du monde.

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Collaborateur du Devoir