Essai - Shakespeare était-il italien ?

Première édition des pièces de Shakespeare datant de 1623 <br />
Photo: Agence Reuters Dylan Martinez Première édition des pièces de Shakespeare datant de 1623

Dans un nouveau livre, le Montréalais Lamberto Tassinari affirme que Shakespeare était en fait John Florio, un traducteur et lexicographe d'origine italienne, connu pour ses traductions de Montaigne! Entrevue.

Ainsi donc, William Shakespeare n'était pas un Anglais pur jus? Voilà une révélation qui, si elle était validée par un certain nombre de chercheurs, aurait l'effet d'une petite révolution dans le monde littéraire. C'est le combat que mène le Montréalais Lamberto Tassinari, ex-professeur de littérature italienne qui est convaincu que le vrai Shakespeare est John Florio, lexicographe et traducteur connu pour sa grandiloquente traduction de Montaigne. Il tente de le prouver dans John Florio. The Man Who Was Shakespeare, un essai qu'il a publié sous l'étiquette Giano Books, d'abord en italien puis en anglais, et qui se cherche un éditeur francophone.

Est-ce donc un nouveau chapitre de l'histoire houleuse de la recherche d'identité du grand Shakespeare ? Difficile de croire, en effet, que l'auteur d'une oeuvre aussi érudite ait été l'acteur élisabéthain dont la biographie, même si elle est trouée de partout, ne dissimule pas des origines fort modestes et une trop courte scolarité. On a donc, suivant les époques, voulu croire que les textes de Shakespeare étaient plutôt l'oeuvre de Christopher Marlowe, de Francis Bacon ou du comte Edouard de Vere. Aucune de ces hypothèses n'est toutefois soutenue par des preuves solides.

Alors, ce John Florio, qui est-ce? Pas tout à fait un inconnu, et l'idée qu'il puisse avoir influencé Shakespeare ou que son père, Michel Angelo Florio, ait écrit certaines des pièces du Barde était déjà discutée dans les années 30. Né en Angleterre de ce père italien juif qui s'est converti au protestantisme, Florio était un intime de Jacques Ier. «Les Florio, explique Lamberto Tassinari, vivaient dans le métissage linguistique. Toute la confusion religieuse, culturelle et linguistique de l'enfance de John Florio se trouve dans l'oeuvre de Shakespeare.»

L'italophilie de Shakespeare

C'est le premier argument, certes discutable, mais qui mène rapidement à un autre constat: l'italophilie de Shakespeare et sa connaissance pointue de la commedia dell'arte sont indéniables. «À une époque où l'Angleterre n'était pas culturellement très avancée, il est peu probable que le comédien Shakespeare ait pu connaître toutes ces choses. Mais bien sûr, c'est une Italie bien différente de celle d'aujourd'hui que Florio met en avant, il propose une vision érudite de l'Europe au sens large, dont l'Angleterre élisabéthaine était bien loin. Florio se donnait comme mission d'élever la langue et la culture anglaise.»

C'est d'ailleurs en parcourant le dictionnaire italien-anglais de Florio, ainsi que ses manuels de conversation et son incontournable traduction des Essais de Montaigne, que Tassinari a eu la puce à l'oreille. À cause de la langue de Florio, trop semblable à celle de Shakespeare pour ignorer les interrelations entre eux deux. Certes, on peut postuler que Florio a tout simplement influencé Shakespeare, mais Tassinari n'en croit pas un mot. «C'est impossible qu'aient existé en même temps en Angleterre deux aussi grands génies du verbe», lance-t-il, convaincu.

Ainsi, Tassinari répertorie dans les écrits de Florio des centaines d'expressions, de mots et d'idées qui sont connus pour être typiquement shakespeariens. «En 1925, poursuit-il, George C. Taylor publiait d'ail-leurs Shakespeare's Debt to Montaigne, un essai dans lequel il identifie, dans la traduction florienne de Montaigne, des phrases complètes ayant été reprises par Shakespeare: même vocabulaire, même style, et aussi même étrangeté grammaticale. Shakespeare écrivait en effet un anglais non standard, souvent excessif.»

Il n'en faut pas plus à Tassinari pour conclure que c'est le résultat du métissage de l'italien et de l'anglais dans lequel aurait baigné Florio, ce qu'il explique davantage dans son livre.

«Et il y a plus, dit encore Lamberto Tassinari. L'utilisation massive de proverbes, les répétitions et les calembours: tout chez Florio évoque Shakespeare. Alors, je pense qu'il faut se pencher sérieusement sur le cas. Et les universitaires, hélas, ne veulent rien savoir; c'est un milieu très conservateur. Il faut du courage, et je souhaite ardemment que quelqu'un de courageux donne suite à mes recherches.» L'enquête est rouverte...

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Collaborateur du Devoir