Littérature étrangère - Histoires d'amour et de métissage

Le Nouveau Monde étant la source d'inspiration de María Rosa Lojo, l'une des grandes voix de la littérature argentine actuelle, les histoires d'amour et de métissage qu'elle raconte sont des adaptations d'authentiques passions amoureuses vécues sous la colonisation espagnole jusqu'à l'indépendance de l'Argentine (1816). Au pays de Borges, durant trois siècles, les codes amoureux des conquérants du Nouveau Monde et des autochtones se sont mélangés. Cette relation charnelle et culturelle fondera les sociétés coloniales hispano-américaines.

Dans presque toutes les «amours insolites» de ce livre, les amants plongent — éblouis, épouvantés, ou les deux à la fois — dans la culture et le territoire de «l'Autre». L'asymétrie, l'inégalité caractérise généralement ces amours. Dans ce Nouveau Monde, la censure sociale est prompte à rejeter ce que les normes et les coutumes jugent étrange. D'où ces histoires d'amours et de transgressions, étranges et insolites, entre un commerçant bavarois et la plus gracieuse des danseuses de la cour des Xarayes (Tatouages dans le ciel et sur la terre), un lord anglais et une princesse sans couronne d'une cour créole (Le baron et la princesse), un comte français et un dandy argentin, lequel cherche, même au prix du renoncement et de l'exil, à enlever son masque et à vivre ouvertement son homosexualité (L'Étranger).

Tout aussi insolites sont l'histoire du caudillo avec son cheval maure, une relation passionnelle qui n'inclut pas la sexualité mais une sorte de «panérotisme» cosmique, (Facundo et le maure), et celle de la rencontre d'un instituteur avec une redoutable cavalière lettrée, laquelle mène avec une totale liberté sa vie sexuelle et sentimentale (Le maître et la reine des amazones). Quant à L'histoire que Ruy Díaz n'a pas écrite, elle met en scène l'un des fantasmes les plus craints du conquistador: le métissage. Avant de mourir, Ruy Diaz renoue avec la partie secrète de sa «vraie histoire», à savoir ses racines autochtones.

Dans ces récits érudits, María Rosa Lojo dépeint des amants que tout sépare: origines sociales, religion, culture, con-ception de la famille, de l'amour et de l'honneur. Plus grand est l'écart, plus les a-mants défient les us et coutumes. Au final, ce qu'on retiendra de ce recueil merveilleusement écrit et traduit — il suffit de quelques mots et de l'immense talent de l'écrivaine argentine pour nous plonger au coeur de ce maelström passionnel — c'est une poétique de l'amour dans la société argentine construite en grande partie grâce aux «amours insolites», aux mélanges et aux alliances des cultures.

Il y a des Argentins qui pensent que l'alchimie a échoué, pendant que d'autres continuent de s'interroger sur leur identité, écrit María Rosa Lojo dans le prologue de son recueil. Mais elle ajoute que peu importe les différences, les confrontations et les négociations, personne ne peut résister au sentiment le plus universel, l'amour. C'est ce lien invisible, ce vase communicant qu'elle explore dans les quatorze récits de ce recueil traversé de voix anglaises, françaises, allemandes, guaranis, castillanes, basques, galiciennes et portugaises.

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Collaboratrice du Devoir