L'appel au monde du dalaï-lama

Malgré les exactions du gouvernement chinois, le bouddhisme tibétain résiste. Sur la photo, un moine boudhiste se tient entre les fidèles et un thangka (broderie religieuse) géant déployé au début de cette semaine au monastère de Drepung, près de Lhasa, dans la Région autonome du Tibet.<br />
Photo: Agence Reuters Jacky Chen Malgré les exactions du gouvernement chinois, le bouddhisme tibétain résiste. Sur la photo, un moine boudhiste se tient entre les fidèles et un thangka (broderie religieuse) géant déployé au début de cette semaine au monastère de Drepung, près de Lhasa, dans la Région autonome du Tibet.

Un nouveau livre reprend les discours prononcés chaque année depuis 1961, dans l'intention de faire connaître les conséquences dramatiques de l'occupation chinoise du Tibet. Le dalaï-lama sera présent à Montréal cette semaine.

Certains livres vous brûlent les mains, leur lecture vous met en face de vérités si éprouvantes, d'injustices si cruelles qu'on se demande comment ceux qui les écrivent ont pu trouver la sérénité pour le faire. Exceptionnel à plus d'un titre, le dernier livre du dalaï-lama est de ceux-là.

D'abord parce que, le 14 mars dernier, le quatorzième dalaï-lama a annoncé son retrait de son engagement politique public à titre de chef du gouvernement tibétain en exil. À cette occasion, il a évoqué la possibilité que la fonction du dalaï-lama s'arrête avec lui, une déclaration qui fait écho à la création en 2001 de l'assemblée élue du Kalon Tripa, maintenant dirigée par celui qui peut être considéré comme son successeur temporel, Lobsang Sangay. Cette situation, où plusieurs voient d'abord une évolution importante vers la démocratisation de l'institution lamaïque, confère un relief particulier à son dernier livre, qui a été rédigé en collaboration avec Sofia Stril-Rever et qui peut être interprété comme son testament politique.

On y trouve en effet la série, à tous égards dramatique, des discours du dalaï-lama, prononcés le 10 mars de chaque année depuis 1961 à l'intention du peuple tibétain et de la communauté des nations. Brefs, ces discours reprennent les éléments déterminants de l'année, à la fois pour tout ce qui concerne l'occupation chinoise en place depuis 1959 et pour la diplomatie internationale. Ces deux registres demeurent indissociables et chaque discours montre une aggravation de la situation résultant de l'ensemble des mesures de sinisation du peuple tibétain, tout en déplorant l'ambiguïté constante de l'attitude internationale, partagée entre une condamnation morale de l'occupation et une paralysie concrète devant la puissance du gouvernement de Pékin. Les discours sont richement commentés par Sofia Stril-Rever, une nonne bouddhiste, spécialiste de sanskrit et cofondatrice, avec Sunjang Rinpoché, de l'organisme Tibet Compassion International.

Une autre approche de la cause tibétaine

À la lecture de cette chronique tragique, détaillant les exactions de toute nature — notamment la destruction des temples et des objets sacrés, la militarisation croissante de l'occupation, sujets pleinement documentés dans une littérature abondante et fiable, par exemple dans un livre récent dirigé par Françoise Robin, de l'Institut national des langues orientales de Paris — on ne peut que s'inquiéter de la déclaration du dalaï-lama, lors de l'annonce de son retrait. Lui qui a réussi, pendant toutes ces années d'un exil douloureux en Inde, à convaincre la jeunesse tibétaine de ne pas sombrer dans le désespoir, comme chacun de ces discours y exhorte au fil des ans, ne peut désormais éviter d'évoquer l'achèvement de la sinisation du Tibet au cours de la prochaine décennie.

Parmi la centaine d'ouvrages écrits par le dalaï-lama, cet Appel au monde se signale pour une seconde raison. S'il vient clore politiquement le discours public du dalaï-lama, il n'en contient pas moins, justement par la constance de son appel à la conscience des nations, le ferment d'une autre approche de la cause tibétaine. On ne peut douter que les représentants de la Kalon Tripa devront continuer de négocier avec les autorités chinoises, comme Lobsang Sangay le déclarait dans un entretien récent (Le Monde, 29 avril), mais on ne peut douter non plus que, malgré la destruction des temples et la rééducation forcée des moines, le bouddhisme tibétain résiste et développe, pour le peuple tibétain autant que pour le monde entier, une nouvelle éthique de résistance non violente, enracinée dans la grande tradition du lamaïsme.

À la communauté internationale, le bouddhisme tibétain donne, à travers son institution même, l'exemple de la rigueur et de la recher-che non violente de la justice. Sans les sources spirituelles du bouddhisme, cette non-violence serait-elle possible? On mesurera toute la profondeur de cet enracinement en lisant l'essai de Pico Iyer, qui propose un portrait spirituel du dalaï-lama.

Cet Appel au monde ne peut qu'inspirer respect et admiration, tant la réclamation d'un espoir supérieur demeure, en dépit de tout, vivante. À l'invitation de la Deuxième Conférence mondiale sur les religions du monde après le 11 septembre, dont le thème cette année est celui de la paix par les religions, le dalaï-lama prononcera la conférence inaugurale, «L'Éthique et la paix», le 7 septembre prochain au Palais des congrès, à Montréal. Organisée par l'Université McGill et l'Université de Montréal, cette importante rencontre réunira, autour du dalaï-lama, Mme Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix, et plusieurs représentants des grandes religions, notamment Gregory Baum, Deepak Chopra, Tariq Ramadan, Robert Thurman. Dans l'après-midi, le dalaï-lama donnera un enseignement au stade Jarry.

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Collaborateur du Devoir

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Appel au monde
Discours du 10 mars, 1961-2010
Dalaï-Lama
Traduits, édités et commentés par Sofia Stril-Rever
Éditions du Seuil
Paris, 2011, 356 pages

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Les chemins du Dalaï-Lama
Portrait intime d'un homme et de son destin
Pico Iyer
Paris, Albin Michel, 288 pages

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Clichés tibétains
Idées reçues sur le Toit du monde
Françoise Robin (sous la dir. de)
Le Cavalier Bleu
Paris, 2011, 169 pages