La pénible gestation du Québec moderne

Un tel nationalisme, par ses comparaisons absurdes, ses insinuations antisémites, restait étranger aux idées avancées, encore trop rares même à l'échelle du globe. Il faut avoir ce phénomène en tête pour apprécier La Modernité au Québec, d'Yvan Lamonde, riche synthèse de la lente et difficile évolution des idées chez nous. L'historien vient d'en publier le premier tome: La Crise de l'homme et de l'esprit (1929-1939).

Lorsqu'on trouve, parmi les nationalistes dont Lamonde cite les propos, des hommes aussi brillants que Pierre Dansereau et André Laurendeau, capables plus tard d'heureuses transformations, on se figure la terrible étroitesse intellectuelle de notre milieu en 1933. Laurendeau, fondateur, comme Dansereau, de Jeune-Canada, eut beau se dissocier de l'antisémitisme, il blâma des libéraux canadiens-français, tel Raoul Dandurand, de sympathiser avec les Juifs, qu'il traita d'«immigrés inassimilés et inassimilables».

Curieusement, la condamnation la plus percutante de cette attitude vint d'Henri Bourassa. En 1935, le fondateur du Devoir déconcerta les nationalistes, dont il avait été l'inspirateur avant que Lionel Groulx ne lui ravît ce rôle, en résumant leur doctrine par deux cris caustiques: «Vlimeux d'Irlandais!» et «Maudits Juifs!».

Même s'il ne cite pas ces mots, Lamonde souligne de manière pertinente que Bourassa recommanda la lecture de Primauté du spirituel, de Jacques Maritain. Ce philosophe français y repousse, au nom du catholicisme, le nationalisme néopaïen de Maurras, l'un des guides de l'extrême droite européenne, penseur dont l'influence, diffuse mais réelle, se fait alors sentir au Québec chez nombre d'intellectuels.

Laurendeau et Saint-Denys Garneau

Pendant son séjour en Europe (1935-1937), Laurendeau a un contact vivant, non plus livresque, avec l'aile marchante du catholicisme français, celle qu'incarnent Maritain et Emmanuel Mounier, le fondateur du personnalisme et de la revue Esprit. Le jeune Montréalais s'aperçoit que le mot «nationalisme» a, dans les sphères parisiennes, même pour la droite modérée, un sens suspect, proche de la rhétorique fasciste ou fascisante.

Lamonde a le mérite de placer le journaliste Laurendeau et le poète Saint-Denys Garneau, grand ami de celui-ci, au centre de son livre. En présentant en 1936 le Canada français dans la revue parisienne Études, Laurendeau ne craint pas de souligner qu'il s'agit d'«un pays d'Amérique». Pour lui, l'heure n'est plus à l'imitation servile et déphasée de la France, en particulier de la droite hexagonale.

Quant à Garneau, il affirme, en 1938, que notre identité trouve son originalité dans un rapport avec «l'universel». Selon lui, notre culture, déjà singulière, n'a pas, par un effort trop conscient, à tendre «au national, comme le veulent nos nationalistes». Notre extrême pauvreté, «intérieure, ontologique», que Garneau évoque avec une intensité unique, appelle une révolution qui n'éclatera qu'une vingtaine d'années plus tard.

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Collaborateur du Devoir

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