Miron - Première biographie de Pierre Nepveu

Catherine Lalonde Collaboration spéciale
Coupable de poésie-Rouge. Collage de Gabriel Lalonde et Linda Vachon.<br />
Photo: Gabriel Lalonde Coupable de poésie-Rouge. Collage de Gabriel Lalonde et Linda Vachon.

«Quand donc allez-vous déboulonner Miron?», demandait en 1976 à de jeunes Québécois l'écrivain français Dominique Fernandez, fatigué des pirouettes à penser, des échappées splendides et de la statuesque stature de poète national de Gaston Miron. En rapportant la vie de l'homme, l'essayiste et poète Pierre Nepveu démonte sans le vouloir, contradictions mironesques obligent, quelques mythes.

Multiple Miron: il reste, quinze ans après sa disparition, notre batèche de grand poète, l'archaïque Miron qui s'est enraciné à la force du bras en épormyable totem dans la langue et le paysage poétique, celui qui a ouvert le chemin aux cantouques et autres possibles littéraires d'ici. De Gaston Miron. La vie d'un homme, sa première biographie ipso facto essentielle, ce sont les paradoxes et inconséquences du personnage qui ressortent. Un déboulonnage en règle? Si Miron, qui avait pour ses poèmes «horreur du manque de fini et de définition», a indiqué dans son testament la claire exigence que ses manuscrits ne soient jamais publiés, il lègue de telles archives — notes intimes, journaux, coupures de presse, correspondances; comme s'il avait voulu «vivre pour la raconter» — qu'on peut se demander s'il ne prendrait pas plaisir à voir certaines de ses mystifications dévoilées.

Portraits d'époque

Pour comprendre les visages de Miron, Pierre Nepveu remet en perspective, dans sa brique de quasi 900 pages, l'histoire, le politique, le littéraire et le poétique. C'est tout un Québec, au sortir de la Grande Noirceur, qui comme Miron se réveille, se transforme et se révèle au monde. Cette vision grand-angle procure une abondance de détails par moments assommante. Car Gaston Miron. La vie d'un homme comprend aussi des analyses de poèmes et quelques interprétations psychologisantes qui imposent un destin trop facile à plaquer a posteriori. Pierre Nepveu connaît son sujet. Préfacier de L'Homme rapaillé deuxième mouture, il a aussi publié, avec Marie-Andrée Beaudet, compagne du poète, des Entretiens (1959-1993), les Proses 1953-1996 et finalement les Poèmes épars de Gaston Miron. Dix ans à travailler dans les archives, six ans sur la biographie. «Je me suis rendu compte en cours de route que toute vie se déborde elle-même, indique Nepveu en entrevue courriel, que toute tentative d'élucidation et de totalisation se heurte à de sérieuses limites.» Dans la bio, il résume qu' «il faudra toujours chez Miron que quelque chose dérègle pour que la poésie advienne, il faudra ce fond paniqué, cet égarement, ce frôlement de la catastrophe physique et mentale.»

Miron est le poète devenu écrivain national avant même d'avoir publié un foutu livre, à force d'«amironner» mille projets et amitiés. C'est sur sa gueule de cabotin, sa voix de jubé et ses discours spontanés, sur quelques textes épars, parus dans des revues et des journaux, quelques lignes répétées et serinées en un «incessant processus de recyclage poétique», dira Nepveu, que se construit sa renommée. «Un poète de trente-cinq ans, poursuit le biographe, qui n'a, pour ainsi dire, pas encore publié de livre peut-il donc, en pleine Révolution tranquille, prétendre à ce vieux rôle de barde ou de chantre de tout un peuple?» La suite le dira. L'Homme rapaillé, son maître livre, ne voit le jour qu'en avril 1970, quand Miron a 42 ans. Malgré le succès, le poète y est en retard sur lui-même. «Le succès de L'Homme rapaillé demeure un phénomène unique dans l'histoire de la poésie québécoise, rappelle Nepveu. Il est rare qu'un homme et son livre forment à ce point un seul bloc infrangible, que la qualité littéraire d'une oeuvre et la personnalité publique de l'auteur puissent autant se nourrir mutuellement. [Mais] à force d'en retarder la publication, son livre qui aurait dû coïncider avec l'apogée de la "poésie du pays" venait plutôt d'en marquer l'épilogue.»

La bataille de soi

On ne refera pas ici tout le trajet. L'enfance fut heureuse à Sainte-Agathe, qui marquera à jamais l'imaginaire du poète, mais cassée par la mort du père. Le Miron de douze ans, finances obligent, est alors destiné à devenir frère enseignant. C'est pendant une distraite heure d'études à gribouiller qu'il sera pris en flagrant délit de faire de la poésie sans le savoir. Le désir d'écrire comme le poids de la chasteté le pousseront finalement à abandonner la vie religieuse.

Miron, tout en pulsions, a des absences et des lenteurs si l'émotion forte ne le pousse pas à l'action. Il a maille à partir avec la continuité, la monotonie et la routine. Il passe de petits boulots à de sales jobines, trouve son air dans le «monde de danses folkloriques, de jeux théâtraux et de routes scoutes» des mouvements de jeunesse. Des journaux de liaison de ces mouvements naissent, de source, les éditions de l'Hexagone. D'amitiés en élans, toujours entre l'épuisement et l'exaltation, de projets en idées, Miron fait sa marque. Suivra son inscription dans tous les grands projets littéraires d'ici — Association des éditeurs canadiens, prix de poésie Émile-Nelligan, promotion de la littérature québécoise en France et à Francfort, anthologies, Nuit de la poésie de 1970 (où il est pour le film, rappelons-le, ajouté au montage à la suite d'un problème technique), premier Québécois à passer à la célèbre émission Apostrophes ou sur la une du cahier des livres du journal Le Monde. Entre autres.

Il est partout, semble-t-il, en dents de scie et en blocs. Il est l'éditeur-poète qui ne publie pas. Celui qui signe La Marche à l'amour, boiteux dans sa vraie vie de trop de précipitation auprès de ses amantes, jusqu'à ne connaître ses réelles relations qu'à partir de la cinquantaine. Il appelle la «femme sans fin», mais se révèle jusqu'en 1970 misogyne jusqu'à la hargne envers celles qui ne servent ni son aspiration ni son inspiration. Il est le militant qui agite le spectre envahissant de la langue anglaise, qui nomme la condition d'humilié et de colonisé. Celui qui harangue, orateur à l'harmonica, qui rêve du Oui référendaire qui lui donnerait un pays et le ferait naître, tout en se disant «trop tête de cochon, tête de cabochon et réfractaire pour lutter pour une cause quelconque, même si les apparences sont contraires».

Il y a dans la vie de Miron de grandes inspirations, tel son côté rassembleur, prêt à partager, quitte à re-redire jusqu'à sonner désuet. Est touchante aussi l'évolution des poèmes. On assiste au défilé des retailles et changements infinis. À penser le non-poème, à flirter entre orgueil incommensurable et défaite par abandon, à «parler, toujours parler plutôt qu'écrire», Miron a perdu une énergie folle, qui lui aura permis d'être l'anthropoète collé sur le réel dont il rêvait, de poser l'action poétique au coeur de l'écriture. Jusqu'à l'entraver. La persévérance et les amitiés insistantes, au fil du temps, peu à peu éroderont les insécurités de celui qui ne se dit «qu'une bestiole de la pensée et qu'un chicot de poésie». Sur un projet poétique en lambeaux, sur des premiers jets qui ressemblent «plus souvent à un enfant malformé», le temps et le travail «par extraction et réduction» ont peu à peu formé une oeuvre. Et boulonné solide une grande stature poétique.

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Pour compléter la lecture de cet ouvrage et prendre un bain de Miron, on pourra voir le documentaire Hommage à Gaston Miron par Yann Perreau le 8 septembre à la place Pasteur de l'UQAM. On pourra aussi assister à la projection du film d'André Gladu Gaston Miron. Les outils du poète, suivie par une causerie avec le réalisateur et Pierre Nepveu le 24 septembre à la Grande Bibliothèque.