Essais étrangers - Imaginer le déclin de l'Occident

Michel Lapierre Collaboration spéciale

Une récession menace-t-elle l'économie mondiale? Si l'ampleur de la dette des États-Unis inquiète, l'Union européenne, jusqu'ici prometteuse, se fragilise: l'Irlande, la Grèce, d'autres pays connaissent de graves problèmes financiers. L'homme politique français Claude Allègre publiera Peut-on encore sauver l'Europe? (Plon), essai qui fera du déclin probable de l'Occident un sujet brûlant.

Loin du pessimisme décelé au sein des grandes puissances, un espoir a surgi, le «printemps arabe», grâce en particulier au rôle inédit des médias sociaux. Égypte: récits vécus d'une révolution (Textuel), de Mohamed El Fathy, dépeindra, en exploitant les sources «à chaud», le soulèvement populaire contre l'État policier de Moubarak.

Malgré d'énormes différences entre les deux régimes, le livre ne sera pas sans rappeler que la fin de 2011 marquera le 20e anniversaire de la chute d'une autre tyrannie: le communisme soviétique. Dans Moscou 1991, la fin de l'URSS (Seuil), François Roche fera une analyse, qui s'annonce fine et vivante, d'un enchaînement de péripéties aux répercussions internationales. De son côté, Jean-Éric Perrin, spécialiste des cultures populaires américaines, tentera de renouveler un sujet déjà usé après 10 ans: Histoires du 11 septembre (Fetjaine).

Réalités sociales

Les défis économiques et politiques cachent d'irréductibles réalités sociales. Depuis les années 80, seulement 1 % des êtres humains contrôlent de plus en plus la richesse de la planète. Dans La Société des égaux (Seuil), l'historien Pierre Rosanvallon se propose de redonner de la consistance et de la vigueur au vieil idéal de l'égalité.

Mais ceux qui préfèrent des textes plus percutants goûteront la première publication sous forme de livre de L'Art d'ignorer les pauvres (Les Liens qui libèrent), de John Kenneth Galbraith, issu d'un article de Harper's Magazine (1985). L'économiste iconoclaste (mort en 2006) y dénonce, comme «la règle la plus authentiquement conservatrice», l'astuce de «la compassion, assortie d'un effort de la puissance publique».

De manière moins polémique sans doute, Romain Bertrand bouleversera, lui aussi, les idées reçues. Dans L'Histoire à parts égales (Seuil), le spécialiste de la question coloniale, sensible au concept d'«histoire-monde», remettra en cause l'européocentrisme en traitant de la conquête de Java par les Hollandais à la fin du XVIe siècle. Quant à Pierre Nora, il soulignera le lien très profond qui unit l'histoire à l'actualité: Présent, nation, mémoire (Gallimard).

Place aux dirigeants politiques! Pensées pour moi-même (La Martinière), du sage Africain Nelson Mandela, fera pendant à Conversations avec moi-même, publié l'an dernier. Les Mémoires (Seuil), de Zhao Ziyang, limogé en 1989, révéleront l'attitude modérée de l'artisan de la réforme économique chinoise.

La vaste Histoire de la virilité (Seuil) en trois volumes, sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, disséquera, de l'Antiquité jusqu'à l'actuel «déclin de l'empire mâle», une vision symbolique, aujourd'hui ébranlée par le legs du féminisme, la culture gaie, la récente figure masculine du «métrosexuel», soucieux à l'extrême de son apparence... Inspiré d'une évolution plus rectiligne, Et si l'amour durait (Stock), d'Alain Finkielkraut (sur Mme de La Fayette, Bergman, Philip Roth, Kundera), devrait plaire à un bon nombre.

D'autres essais littéraires attireront des lecteurs enthousiastes: Le Testament de Melville (Gallimard), d'Olivier Rey, sur le roman posthume Billy Budd (1924) du maître américain, l'Autodictionnaire Proust (Omnibus), de Pierre Assouline, et la première édition intégrale des Cahiers d'Ivry (Gallimard), d'Antonin Artaud. Enfin, Thierry Discepolo nous remuera en stigmatisant, dans La Trahison des éditeurs (Agone), autant ceux qui se contentent de cultiver le prestige, peut-être révolu, du passé européen que ceux qui substituent les gros sous à la finesse.

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Collaborateur du Devoir