Huitième Festival international de la littérature - Mots de guerre

Sur la couverture de son dernier livre, une femme est coiffée d'une burqa. Et pourtant, les femmes qui peuplent l'ouvrage travaillent, savent lire, écrire. Dans le recueil de nouvelles La Plaine de Caïn (Éditions de l'Aube), les femmes afghanes traversent différents régimes: capitaliste, communiste, taliban. L'ouvrage est de l'écrivaine Spôjmaï Zariâb, de passage à Montréal dans le cadre du Festival international de littérature de Montréal, qui aura lieu du 10 au 18 mai. De Montpellier, où elle vit en exil, l'écrivaine affirme que l'espoir est désormais permis pour l'Afghanistan, après les talibans.

Kaboul, c'est la ville où Spôjmaï Zariâb est née, a grandi, étudié et fréquenté l'université, s'est mariée. Quand elle l'a quittée après le retrait des troupes soviétiques, en 1989, la guerre civile faisait rage, et la ville était déjà en grande partie détruite. Ce n'est qu'après que le régime des talibans transformera la totalité des femmes afghanes, dissimulées sous leurs voiles, en fantômes ambulants.


«Les écoles étaient fermées pour des raisons de sécurité. J'avais le choix d'emmener mes enfants en France pour les mettre à l'abri», se souvient-elle.


Plusieurs nouvelles qu'elle a publiées dans La Plaine de Caïn ont été écrites pendant l'occupation soviétique, sous le régime communiste qui, en principe, faisait une place égale aux hommes et aux femmes. On y raconte le poids de la bureaucratie, le martèlement des bottes des soldats sur les pavés. Mais on trouvera aussi, dans le recueil, la nouvelle La Ville marchande, une allégorie du capitalisme, système économique que l'Afghanistan connaissait avant l'invasion soviétique et au nom duquel tout se vend et tout s'achète. L'une des nouvelles, Le Libraire fou, témoigne, dit l'écrivaine, «de l'absurdité des livres dans un pays d'illettrés». Au fil de tous ces régimes, on lit des passages où la condition des femmes afghanes devient intenable, ceux par exemple où on reproche à une femme de marcher seule dans la rue, ceux encore où une jeune femme refuse de donner la vie à une fille, simplement parce qu'elle est fille.


«Les femmes n'ont pas su profiter de ce privilège lié au régime communiste», explique Spôjmaï Zariâb. En fait, le régime communiste, imposé de l'extérieur, s'est mal implanté en Afghanistan. C'était aussi, dit-elle, «un régime impensable dans un pays traditionnel comme l'Afghanistan, très attaché à sa culture, à sa religion». Le ressac, mené, on le sait, par les talibans, a été sans merci. Dans le livre Femmes afghanes qui vient de paraître chez l'éditeur Hoëbeke et qui présente les clichés fascinants de 17 photographes aux côtés d'un texte d'Olivier Weber, on peut voir les jeunes femmes en jupe courte et à talons hauts qui se promenaient, livres à la main, dans les rues de Kaboul en 1972. Une légende terrifiante accompagne cependant la photo: «Quelques filles portent la minijupe malgré les critiques souvent virulentes de la majorité des Afghans, encore soucieux des traditions. Les mollahs n'hésitent pas à jeter de l'acide sur les jambes nues de ces jeunes "effrontées" qui affichent avec ostentation leur émancipation à l'occidentale.»


C'est dans cet Afghanistan que Spôjmaï Zariâb a fait des études de littérature française et travaillé avant de partir pour la France. Son oeuvre est devenue un des symboles des tentatives d'émancipation des femmes afghanes, et elle participera, à Montréal, à un atelier intitulé «Les insoumises». Musulmane, elle reconnaît que sa religion restreint la liberté des femmes par rapport à celle des hommes. Cependant, mère d'enfants qui ont grandi en France, elle rêve de retourner dans son pays natal. Pleine d'espoir que le monde s'intéresse enfin à l'Afghanistan, elle reconnaît, avec une hésitation, «avoir peur de ne pas être en confiance» pour l'avenir de la stabilité du pays. «Il ne faut pas que le monde laisse tomber l'Afghanistan», conclut-elle, comme si elle disait: «c'est maintenant ou jamais que les choses peuvent s'arranger». Ajoutons que La Plaine de Caïn a été traduit du persan par Didier Leroy.


Aux côtés de Spôjmaï Zariâb, le festival réunira notamment la Vietnamienne Linda Lê, le Tchadien Koulsy Lamko, qui vit au Rwanda, l'Albanais Bashkim Shehu, l'Argentine Elsa Osorio et le Français Antoine Volodine, exilé de Russie. Le thème du festival de cette année, c'est l'écriture et la guerre. Et l'événement fait une place spéciale aux écrivains en exil provenant d'un pays en guerre. Ceux-ci seront d'ailleurs au centre de «Guerre à la guerre», une soirée de lecture qui aura lieu au Gesù le 15 mai.


L'un d'eux, Koulsy Lamko, a participé au projet «Écrire par devoir de mémoire» qui réunissait huit auteurs pour témoigner du génocide qui a fait 800 000 morts au Rwanda en 1994. Après un séjour de 45 jours au Rwanda, Lamko écrit un livre, La Phalène des collines - Le génocide des Tutsis raconté à un étranger (Éditions Kuljaama), livre qui a fini par le mener ailleurs.


«Moi, pendant tout le séjour, je n'ai rien écrit, j'écoutais beaucoup plus que je ne parlais, je restais avec les gens. C'est par la suite que je me suis mis à écrire. Car une image ne me quittait plus, celle du cadavre d'une femme violée avec un pieu dans le sexe dans une église. C'est une image qui m'est restée collée à la mémoire. J'étais tourmenté par cette image en quittant le Rwanda en 1998, et elle a été le point de départ de mon écriture. L'écriture n'a pas été facile car j'écris généralement la nuit, et c'est le moment où surgissent les fantômes, surtout lorsqu'on doit se souvenir de tous ces sites du génocide avec tous ces corps sans sépulture», disait Koulsy Lamko dans une entrevue portant sur Fest'Africa. Dans son livre, il écrit que le génocide rwandais a laissé «un océan de vide, un énorme gouffre dans la mémoire».


Mais ce livre, qu'il dit peu lu, lui semble insuffisant. Lui qui a dû quitter le Tchad, qui a ensuite vécu au Burkina Faso, en Côte-d'Ivoire et en France, a finalement décidé de s'installer au Rwanda et d'y fonder un centre universitaire des arts. Koulsy Lamko le dirige encore aujourd'hui.


L'univers d'Elsa Osorio, quant à elle, plonge dans l'Argentine et, à travers les yeux d'un enfant, fait revivre le drame des grands-mères de la place de Mai.


Son dernier roman, Luz ou le temps sauvage, c'est l'histoire du vol d'enfants par des militaires sous la dictature argentine, l'histoire d'une jeune femme qui découvre que sa mère a accouché en prison et qu'elle a été donnée, enfant, à la famille d'un des responsables de la répression.


Récemment, à Tucuman, en Argentine, où on dit que vivent encore certains tortionnaires de l'ancienne dictature, une fille de disparus a même adressé une lettre à cette Luz imaginaire du roman d'Osorio, comme si elle avait vraiment existé.


Le Festival international de littérature de Montréal reçoit aussi Christian Salmont, secrétaire général du Parlement international des écrivains, logé à Bruxelles, et qui publie régulièrement la revue Autodafé.


Le Parlement, dont l'Américain Russell Banks est l'actuel président, défend les écrivains en exil, les écrivains qui se sentent menacés dans leur pays parce qu'ils prennent la parole. Dans le dernier numéro d'Autodafé, paru en mai, des textes parlent de Tchernobyl, du Rwanda, des chefs de guerre dans le conflit en Tchétchénie, du Chiapas. Le temps d'un article, des faits revivent. Et l'encre, qui sèche sans disparaître, supplée aux âmes mortes dans ce devoir de mémoire.